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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/349

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Grèce, elle a civilisé tout l’Occident, pour lequel les Grecs n’avaient rien fait. Sa langue, qui a donné naissance aux idiomes des nations latines, est au besoin un moyen de communication entre les savans de tous les pays, et ses livres seront toujours, à les bien choisir, les meilleurs pour la haute culture de l’esprit et l’éducation du cœur. Ils ont mérité, par excellence, le titre de litterœ humaniores : les lettres qui font les hommes. Un cardinal lisant les Pensées de Marc Aurèle, qui sont en grec, mais écrites par un Romain, s’écriait : « Mon âme devient plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce gentil. » Supposez Rome anéantie par Pyrrhus ou Annibal, avant que Marius et César eussent refoulé les Germains hors de l’Occident, l’invasion germanique s’accomplissait cinq siècles plus tôt et, comme elle n’eût trouvé devant elle que d’autres barbares, quelle longue nuit sur le monde !

Il est vrai que lorsque ce peuple eut mis la main sur les trésors des successeurs d’Alexandre, le scandale des orgies romaines dépassa, durant un siècle, ce qu’on avait pu voir au fond de l’Orient ; ses plaisirs furent des jeux sanglans ou des représentations immondes ; son esprit, que la philosophie grecque avait raffermi, alla se perdre dans le mysticisme oriental ; enfin, après avoir aimé la liberté, il accepta le despotisme, comme s’il avait voulu étonner le monde par la grandeur de sa corruption autant que par celle de son empire. Mais d’autres temps n’ont-il pas connu la servilité dans les âmes, la licence dans les spectacles, la bruyante dépravation des mœurs que l’on rencontre partout où se trouvent réunis l’oisiveté et l’or ?

Aux legs de Rome qui viennent d’être énumérés il faut en ajouter un que nous placerons parmi les plus précieux. Malgré la piété poétique de Virgile et la crédulité officielle de Tite Live, la note dominante de la littérature latine est l’indifférence d’Horace, lorsqu’elle n’est pas l’audace de Lucrèce. Pour Cicéron, Sénèque, Tacite et les grands jurisconsultes, le plus impérieux des besoins fut la libre possession d’eux-mêmes, l’indépendance de la pensée philosophique. Cet esprit, qui prétendait ne relever que de la raison pure, fut à peu près étouffé durant tout le moyen âge. Il reparut, quand l’antiquité eut été retrouvée, et de ce jour le monde renaissant se remit en marche. Dans la voie nouvelle, la France fut longtemps son guide. Pour l’art, en ses formes les plus charmantes, pour la pensée, éclose dans la lumière, elle a été la plus légitime héritière d’Athènes et de Rome. Puisse-t-elle l’être toujours !


VICTOR DURUY.