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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/33

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tantôt un correspondant très bien informé, qui le tenait au courant de toutes les anecdotes non-seulement de la cour et de la ville, mais de ce monde littéraire dont le moindre incident l’intéressait. Aussi, c’était à lui que Voltaire, faisant mine de quitter sa patrie en disgrâce, avait conté la première confidence de ses feintes colères, et c’était lui aussi que Frédéric avait chargé de déjouer par un expédient plus amusant que loyal le piège qui lui était fendu.

Ce tour d’adresse, très lestement exécuté, faisait honneur à la dextérité de Rottenbourg. De là cependant à lui confier une mission sérieuse, il y aurait eu loin encore, si, avant toute négociation, Frédéric n’avait cru nécessaire de commencer par une enquête, une sorte de reconnaissance du terrain à laquelle les habitudes, les faiblesses et même les vices de Rottenbourg le rendaient au contraire singulièrement propre. Frédéric voulait savoir avant tout à qui on pouvait parler à Versailles avec une chance sérieuse d’être écouté, de se faire croire et d’obtenir un échange de promesses suivies d’effet. On a vu ce qu’il pensait du ministre des affaires étrangères Amelot, à qui il prêtait toute la timidité, toute la duplicité de Fleury, moins son adresse. Il ne paraît pas qu’il eût beaucoup meilleure opinion de son propre ministre à Paris, Chambrier, dont effectivement les rapports lourdement écrits, empreints d’une malveillance banale et monotone, ne donnent qu’une idée assez peu avantageuse. En tout cas, après tant de mécomptes suivis de tant de méfiance et de tant de récriminations réciproques, les anciens ressorts diplomatiques lui semblaient tous faussés et hors d’usage. Pour un nouveau jeu, il lui fallait de nouvelles cartes. Puis on parlait beaucoup et Voltaire avait fait beaucoup d’état dans sa conversation de la résolution prêtée à Louis XV de gouverner et même de combattre en personne. Frédéric était bien assez perspicace et trop enclin à mal penser de ses semblables en général, et de ses confrères en royauté en particulier, pour ajouter sérieusement foi à cette résurrection tardive. Mais n’y eût-il chez le débile souverain qu’une velléité d’action passagère, c’était un réveil d’un jour dont, entre deux sommeils peut-être, et prenant bien son temps, on pouvait profiter. Pouvait-on aborder le roi lui-même et entrer directement en relation avec lui ? ou bien à supposer, ce qui était probable, que cette émancipation ne fût qu’apparente, et que Louis continuât a obéir en paraissant et en croyant commander, quelle main se cachait derrière la sienne, et qui donc le gouvernait sans en avoir l’air ? A quels mobiles obéissaient ces inspirateurs nouveaux ? A quelles séductions seraient-ils accessibles ? Cette maîtresse altière, dont la fierté, disait-on, relevait les charmes, serait-elle insensible à l’orgueil de former elle-même un lien entre deux rois ? Le premier ministre occulte, était-ce Tencin,