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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/317

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poésie, toute gaîté. Il ne sait ni rêver ni chanter, parce qu’il n’a point eu de jeunesse. Le Grec, même celui qui a longtemps vécu, n’a souvent que vingt ans ; le Romain en a toujours quarante. Regardez les Trastévérins d’aujourd’hui, ils ont gardé sa gravité triste et son culte intéressé.

Il a mis le dieu Terme au bout de son champ pour qu’il le lui garde et donne à sa terre un caractère sacré ; aussi malheur à celui qui y touche, ne fût-ce qu’à la moisson ! Cereri necator, et malheur au pauvre qui ne peut payer sa dette ! De celui-ci, les Douze Tables font un esclave, et Valentinien Ier enverra des débiteurs du fisc à la mort, comme le faisaient peut-être les créanciers des anciens jours, si plusve minusve secuerit sine fraude esto. Pendant cinq siècles et plus, le Romain n’écrit pas, sauf de sèches annales pour marquer la chronologie, et il n’a nulle curiosité d’esprit. Point de grand commerce, quoiqu’il possède le port d’Ostie et qu’il ait un traité avec Carthage, point de voyages. De ce qui se passe au-delà de son horizon, il né sait rien. Son pré, sa vigne, sa moisson et le soin de faire travailler durement son argent l’occupent tout entier.

Mais comme sa vie est bien ordonnée ! La même discipline gouverne la famille et la société. Dans la maison, le pater familias est le prêtre des dieux et le maître absolu de sa femme, de son fils, de ses esclaves, comme les patres gentium sont les chefs de la république. Dans l’état, il a la place que sa naissance et son bien lui donnent : rien n’est laissé au hasard. Aux jours d’élection ou de combat, chacun va prendre, aux comices ou à l’armée, le rang que la loi lui assigne, et tous ont, dans la vie publique, le sentiment du devoir qu’impose cette discipline inexorable. C’est parce que les Romains ont gardé ce sentiment durant des siècles qu’ils sont devenus un grand peuple.

Un autre sentiment joue un rôle considérable dans leur histoire. La société entière était dominée par la religion, qui ne laissait accomplir aucun acte sérieux de la vie publique et privée sans que le ciel fût consulté. En d’autres pays, cette disposition d’esprit aurait donné naissance à une caste sacerdotale ; mais à Rome, comme le chef de famille était le prêtre de la maison, les magistrats étaient les prêtres de l’état, de sorte que la religion officielle, servante docile de la politique, était moins un culte qu’un rouage administratif. Rome n’eut donc ni clergé véritable, ni enseignement religieux, ni gouvernement des âmes ; le jus pontificium était le règlement des rites à l’aide desquels on pouvait contraindre la divinité. Aussi ne trouve-t-on pas dans son histoire de guerres religieuses, et l’on n’y voit de persécutions violentes que contre les sociétés secrètes comme les bacchanales, d’où sortaient des crimes,