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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/277

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traverse, s’échappent avec abondance d’effroyables et enivrans parfums destinés à lui livrer les victimes de ses homicides préférences et de ses impitoyables sympathies. Il a découvert le poète, et alors, pareil au guerrier assyrien de la Bible, il a tiré de son carquois profond comme le sépulcre une flèche à la pointe empoisonnée du curare d’amour. Le poison s’insinue dans les veines de sa victime et y fait lentement son œuvre perfide. D’abord ses effets sont délicieux ; quoique toujours marqués de quelque chose de cruel ; ce sont des angoisses voluptueuses, des joies cuisantes, des sensations où le plaisir se tire de la douleur, des spasmes que le cœur appelle avec impatience, des fièvres auxquelles le cerveau se livre avec frénésie ; mais peu à peu la part de la souffrance devient plus grande, des essaims de rêves malfaisans s’abattent sur le malade et le livrent en proie aux hallucinations les plus affreuses, et lorsqu’enfin le poète descend en son cœur, il le trouve vide de tous les sentimens d’où la vie tire sa fertilité ; un résidu funèbre de cendres noires et de lie amère est tout ce qui reste de cet amour empoisonné.

Oh ! combien d’images funestes passent devant ses yeux et de combien de scènes de martyre n’est-il pas le héros patient pendant qu’il est en proie à ce délire ! Tantôt c’est une jeune fille dont il fait la rencontre dans la campagne où le promène son rêve et qu’il voit tour à tour filant son linceul, abattant l’arbre qui doit fournir son cercueil et creusant sa fosse. Tantôt il assiste à une scène picaresque jouée par des spectres, un meeting tenu dans un cimetière par tous les morts que l’amour conduisit à une vie ignominieuse ou à une fin infâme. Une autre fois, il entend au cœur de la nuit comme un bruit de sérénade ; il met la tête à la fenêtre et contemple un défilé macabre de gais spectres conduits par un ménétrier squelette qui, marquant la mesure de son chef osseux, fait des révérences sinistres au clair de lune. A ces mascarades facétieuses des visions plus cruelles succèdent. Un soir, par exemple, le poète se sent comme contraint d’entrer dans une salle resplendissante de lumières et toute résonnante de musique, et il assiste au repas de noces de sa propre fiancée. Gaîment la mariée porte son verre à ses lèvres, et c’est le sang du poète qu’elle boit ; galamment, le marié offre un fruit à sa compagne, et c’est le propre cœur du poète que partage le couteau. Les époux se penchent l’un vers l’autre et s’embrassent, et chacun de leurs baisers est répété sur la joue du poète par les lèvres froides de la mort, et lorsque, frissonnant d’épouvante, il veut fuir de cette salle maudite, il en trouve la porte interdite par deux gardiens, dont l’un s’appelle Suicide et l’autre Démence. La mort même ne peut le délivrer des atroces souffrances de ce poison d’amour : le voilà qui se réveille du sommeil de la