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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/271

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William Ratcliff. « D’une main puissante j’ai forcé les portes de fer du sombre royaume des esprits, et là j’ai brisé les sept sceaux mystérieux du livre rouge de l’amour. Ce que j’ai vu dans les pages éternelles, je l’ai retracé dans le miroir de ce poème ; mon nom et moi nous mourrons, mais ce poème vivra éternellement. » Ces portes de fer des esprits, ce sont les barrières qui séparent du vulgaire humain les vérités ésotériques ; ces sceaux brisés du livre de l’amour, ce sont les préjugés, les opinions convenues, les doctrines acceptées dont la destruction est nécessaire pour arriver à voir face à face le terrible visage de la vérité. Ce qu’il avait lu dans le livre rouge de l’amour placé sous la garde des esprits, c’est qu’il n’y a pas de morale pour l’amour, qu’il l’ignore, s’en joue ou s’en offense. L’excuse du poète, c’est que lorsqu’il écrivit ces deux drames, il souffrait lui-même des tortures de l’amour contrarié, et qu’il n’a fait autre chose qu’y présenter, sous l’obsession d’une douleur insurmontable, la philosophie d’une passion dont les lieds de l’Intermezzo racontent les émotions saignantes et les cuisantes délices.

Ces deux drames (sont les seules tentatives que Heine ait jamais faites dans le genre dramatique ; il comprit à temps que, quelques brillantes qualités qu’il pût y déployer, il lui manquerait toujours les parties les plus essentielles de l’auteur dramatique, et il ne renouvela plus l’épreuve. Une autre expérience qu’il fit à la même époque lui montra que non-seulement il n’était pas doué pour le drame, mais qu’il était impropre à toute œuvre de longue étendue. Nous voulons parler de son Rabbin de Bacharach ; roman historique sur les mœurs juives du moyen âge, qu’il avait alors entièrement achevé, et dont nous avons dit que le manuscrit fut brûlé dans un incendie. Nous avons dit aussi que cette perte qu’il aurait dû ressentir vivement ne lui causa pourtant aucun regret et qu’il ne fit pas le plus petit effort de mémoire pour la réparer. C’est qu’il avait in petto condamné son Rabbin comme ses drames, « Je n’ai pas le talent de raconter, » dit-il, dans une lettre à son ami Moser à propos de ce roman même. Rien n’est plus vrai, si la nature du récit exigeait égalité de marche, progression logique, suspension du caprice et de la fantaisie. En général, son talent était inégal à toute tâche, qui réclamait continuité, constance, effort soutenu. Il y avait quelque chose de vraiment prophétique dans cette opinion d’un certain Berlinois qui, à l’époque des débuts de Heine, déclara solennellement qu’il écrirait nombre de pages brillantes, mais qu’il ne saurait jamais faire un livre. On peut dire qu’en somme cette parole a été justifiée par la carrière de Heine. Prenez la liste complète de ses œuvres, et voyez de quoi elles se composent. Des