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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/267

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s’agitent joyeusement : on croit assister à un bal masqué de paroles et d’images, tout cela bourdonne dans un charmant désordre et la démence qui domine produit seule une certaine unité. De fous calembours courent dans toute la pièce comme de souples Arlequins et frappent de tous côtés de leurs bâties légères. Quelquefois s’avance une idée sérieuse, mais elle trébuche comme le dottore bolonais. De grandes phrases blafardes s’allongent comme un blanc Pierrot, avec ses manches pendantes et ses immenses boutons ; on voit sautiller de petites épigrammes, courbées, à courtes jambes, informes et bouffonnes comme Polichinelle ; des sentimens tendres voltigent çà et là comme d’agaçantes Colombines ; et, tout danse, pirouette, s’élance et caquette avec une incroyable gaîté que domine le son retentissant des trompettes de l’esprit de destruction. « Sauf la gaîté, qui n’existe à aucun degré dans Almanzor, il n’y a rien dans cette fantasque description qui ne puisse s’appliquer directement à cette œuvre où les hallucinations mystiques d’un romantisme en état d’extase s’unissent aux frénésies d’un libéralisme en démence. Et cette description même n’en dit pas assez, car le poète ne s’est pas contenté d’imiter les pires bizarreries des productions romantiques qu’il avait prises pour modèles, mais il a trouvé dans le sujet de sa tragédie, — l’état moral de l’Espagne mauresque après la victoire définitive du christianisme, — un prétexte d’exagérer, autant qu’il l’a pu, le luxuriant hyperbolisme des Orientaux et l’outrance du concettisme espagnol. Imaginez donc un charivari musical où chaque instrument échange avec le voisin les sons qui lui sont propres ou usurpe ceux qui ne lui appartiennent pas et vous aurez à peine une idée d’Almanzor. Il y a là des accens de clairons qui se terminent en sons de flûtes, des motifs de sérénade qui se transforment en cris de guerre, des trilles de rossignols lugubres comme le cri fatidique de la chouette, des croassemens de corbeaux qui s’achèvent en sifflets de merle ; l’amour y mugit, la haine y gazouille, la tendresse y est malicieusement railleuse, le persiflage y prend des pointes d’élégie. C’est une œuvre de démence dans tous les sens, — la folie y a son apothéose, — mais cette démence est inspirée, et nul autre qu’un vrai poète n’aurait pu la ressentir et l’exprimer.

Au fond, cette tragédie n’est étrange que parce que le poète s’est trompé sur la forme qui convenait à son inspiration. Représenté une seule fois sur le théâtre de Brunswick, Almanzor fut outrageusement sifflé, mais si, au lieu de revêtir la forme tragique, il s’était présenté sur la scène sous une forme qui tolère davantage les extravagances de l’imagination, qui les exige même, peut-être aurait-il recueilli autant de bravos qu’il recueillit de sifflets. Cette détestable tragédie constitue, en effet, un splendide drame lyrique