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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/263

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du pain azyme et que fleurira une littérature néo-juive, alors nos expressions mercantiles et boursicotières d’aujourd’hui appartiendront à la langue poétique, et un poétique arrière-neveu du petit Marcus en manteau et en phylactère, chantera devant toute la congrégation de Ganstown : « Ils étaient assis près des rives de la Sprée, et ils comptaient des bons du trésor. Alors vinrent leurs ennemis, qui dirent : « Donnez-nous du papier sur Londres, le cours est en hausse. » (Lunebourg, mai 1823.)

Dans toutes les facéties de Heine sur les juifs il y a beaucoup d’esprit, et du plus fantasque, mais peu de cette retenue que la communauté d’origine doit nous inspirer envers ceux qui sont de notre sang, même quand nous ne les estimons pas. Un chrétien endurci aurait pu les signer, et le Bratiano du Marchand de Venise de Shakspeare les avouer pour siennes. Ce qui est certain aussi, c’est qu’elles manquaient de prudence et que Heine dut en porter la peine. Le prédicateur Friedlender ne pouvait pas être flatté d’apprendre qu’il n’était pour Heine qu’un opérateur de cors aux pieds, et les philistins du Steinweg de Hambourg ne se sentaient pas en humeur de sympathie pour le poète lorsqu’ils savaient qu’il les considérait comme une clique et un peuple de sales brocanteurs. Ils se vengeaient donc de lui, non par de fines railleries ou d’élégantes épigrammes, mais comme la plèbe de toute conditions sait se venger, par des commérages vénéneux et des piqûres charbonneuses. Ils empoisonnèrent ses potages à la tortue, remplirent de mouches son vin du Rhin et lui firent connaître à la sourdine quelques-unes des plaies d’Egypte les plus insupportables. Les petits mordent, dit une légende de Gavarni, et ils mordirent si bien que nous voyons Heine, dans les trois quarts de ses lettres de jeunesse, s’emporter contre les bavardages d’un tel et les calomnies d’un tel autre avec une violence de langage insoucieuse du choix des épithètes. Mais que peuvent les épithètes les plus cruelles contre des adversaires qui se dérobent par leur ténacité ou leur obscurité ? L’inconvénient de la célébrité est de réaliser dans ces sortes de combats la fable du Lion et le Moucheron, et Heine fit cette désagréable expérience. Ses coreligionnaires finirent par lui rendre le séjour de Hambourg tellement intolérable qu’il songea un instant à quitter l’Allemagne pour leur échapper, et voilà, sinon la plus décisive et la principale, au moins la première en date des raisons assez diverses qui le poussèrent quelques années plus tard à venir planter sa tente en France.

Il ne faudrait cependant pas conclure trop expressément de tout cela que Heine fût mauvais Israélite. « Tu me parles peu de la