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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/261

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la renaissance, cartésien-spinoziste au XVIIe siècle, voltairien au XVIIIe ; quant aux doctrines propres du judaïsme, il est permis de croire qu’il eût, à n’importe laquelle de ces époques, professé pour elles, plus ou moins tacitement, le petit respect qu’il leur a montré dans cette pièce célèbre et impie où il présente un savant rabbin et un profond théologien catholique disputant devant la reine de Castille, qui ferme la controverse en concluant que les deux adversaires ont au moins ce point en commun qu’ils sentent également mauvais. Ni philosophiquement ni socialement, Heine ne s’entendait avec ses coreligionnaires, je ne dis pas avec la masse, mais avec l’élite. A cette époque, une certaine fermentation produite par les événemens contemporains et surtout par les doctrines philosophiques de Kant et de Hegel régnait parmi les juifs d’Allemagne. Des diverses entreprises auxquelles cette fermentation donna naissance, la plus célèbre fut celle dont Heine a raconté lui-même les vicissitudes dans la charmante esquisse qu’il écrivit en 1844 en souvenir de son camarade d’université Louis Marcus. C’était une société formée à Berlin par la fleur de la jeunesse juive, composée des amis mêmes de Heine et présidée par cet Edouard Gans, dont il a toujours parlé avec une admiration entière et une estime mitigée. Cette société, qui avait pris pour nom Comité pour la culture et la science juives et qui s’était créé un organe intitulé Revue scientifique du judaïsme, poursuivait un double but : maintenir le judaïsme intact et le montrer en même temps en accord avec la science et la philosophie modernes. Sollicité par ses amis d’aider à l’exécution de cette entreprise, qu’il comparait à la tentative honorable, mais inutile, de Philon pour mettre la foi mosaïque en accord avec la philosophie grecque, Heine n’y voulut jamais consentir expressément et promit seulement une libre collaboration à la Revue du judaïsme, promesse qu’il ne tint, du reste, jamais, trouvant que ses érudits coreligionnaires écrivaient en trop mauvais style et le leur disant sans la moindre réticence. « J’ai étudié toute sorte d’allemands, écrit-il en juin 1323 à Léopold Zunz, l’allemand de Saxe, de Souabe, de Franconie, mais c’est l’allemand de notre Revue qui me donne le plus de peine. » Soutenir le judaïsme lui paraissait aussi indigne d’un philosophe que soutenir toute autre religion révélée, et, quant à la tentative de le mettre d’accord avec l’esprit des temps nouveaux, il estimait que c’était preuve de faiblesse et non de force, de tiédeur et non de zèle. Mais laissons-le nous exprimer lui-même ses sentimens sur ce grave et délicat sujet :

Nous n’avons plus la force de porter une barbe, de jeûner, de haïr et de souffrir par haine : voilà le motif de notre réforme actuelle. Les uns, qui cherchent au théâtre leur culture et leurs lumières, veulent