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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/255

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ont rarement de bons résultats. Salomon Heine n’était pas un lettré, et il parait bien que son neveu était déjà célèbre dans toute l’Allemagne qu’il éprouvait encore le besoin d’interroger confidentiellement sur la valeur du poète les aristarques de sa connaissance. Henri Heine n’en obtint pas moins de cet oncle prosaïque les services qu’il aurait peut-être en vain demandés à des oncles plus sensibles aux choses littéraires. Ce qu’il y a de certain, c’est que, sans l’argent du banquier de Hambourg, il n’y avait de possible pour Heine ni voyage en Angleterre, ni voyage en Italie, ni saisons annuelles de bains de mer, et que, par conséquent, nous aurions été privés de l’adorable livre des Reisebilder. Cet homme de chiffres aimait sincèrement son neveu le rêveur, et la meilleure preuve de son affection, c’est moins encore peut-être de l’avoir assisté de son argent que de ne lui avoir jamais tenu rigueur de ses procédés souvent plus que lestes à son égard, des carottes (le mot est de Heine même) qu’il lui tirait sans trop de scrupules et des remontrances qu’il ne lui ménageait pas lorsqu’il trouvait que ses dons étaient inférieurs à l’honneur qu’il faisait au nom qui leur était commun. C’est en grande partie à l’aide de cet oncle providentiel que Heine put entreprendre et mener à fin, entre les années 1819-1825, l’étude du droit d’abord à Bonn, puis à Goettingue et à Berlin, et c’est aussi à lui en grande partie qu’il dut plus tard de pouvoir se tenir debout au milieu des déboires où ses imprudences de conduite et ses ardeurs d’opinions l’avaient jeté.

Si le commerce lui répugnait, le droit ne lui agréait pas beaucoup plus et, dans le secret de ses pensées, n’était guère qu’un prétexte. A Bonn, où il se rendit d’abord, sa principale occupation fut de suivre le cours de littérature de Guillaume-Auguste Schlegel, pour lequel il avait alors une admiration dont il se corrigea fort par la suite, et d’étudier le poème des Nibelungen et autres monumens de la vieille littérature allemande, sous la direction de l’érudit Hundeshagen. Comme, à la fin de cette première année universitaire, cet accroissement d’érudition poétique était le plus clair de ses labeurs, sa famille se décida à l’envoyer à Goettingue, université célèbre au dernier siècle, mais alors tombée dans la sénilité, au moins pour tout ce qui regardait l’enseignement littéraire et philosophique. Il était à espérer que si, dans ce nouveau séjour, le fantôme de la littérature continuait à le hanter, ce serait avec un visage si pédantesquement vieilli et si ridiculement suranné que l’image de la jurisprudence lui en apparaîtrait, en comparaison, rayonnante de grâce et de jeunesse. Le calcul était bon, car il réussit, et nous voyons, par le témoignage de sa Correspondance même, qu’à Goettingue Heine eut assez de courage pour se sevrer résolument de toute littérature et pour piocher son droit avec une assiduité