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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/223

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de mise en scène, un ronron de déclamation occupe l’oreille, et voilà tout le spectateur pris ! Comment serait-il ému par les sentimens, s’il ne les perçoit pas au passage ?

J’ai dit : le caractère d’Antony ! Est-ce un caractère ? C’est bien plutôt le lieu moral où se rencontrent toutes les idées affectées par une coterie. Je ne m’étonne pas qu’Antony n’ait pas de père, ni même, comme Jacques Vignot, de parrain parmi les hommes : il est fils de la littérature et filleul de la mode. Dumas lui-même, dans ses Mémoires, avec cette bonne humeur qui est toujours une bonne grâce et souvent une bonne foi, s’est expliqué là-dessus. Il a raconté naïvement qu’il avait conçu le caractère d’Antony d’après le Didier de Marion Delorme. Voilà une garantie ! C’est l’origine toute littéraire et extra-humaine du personnage qui, d’abord, nous est déclarée. D’autre part, Dumas nous rapporte les premières paroles de Bocage lorsqu’il prit connaissance du rôle : a Boni s’écria l’acteur ? il va me falloir une mise particulière pour cela : je ne peux pas le jouer avec les redingotes et les habits de tout le monde. » A quoi l’auteur répondit : « Oh ! soyez tranquille ; à nous deux, nous trouverons bien un costume. » Et dans le récit qu’il fait de la première représentation, Dumas reprend ce mot et y insiste : « Je dis costume, car, quoique Antony fût vêtu, comme le commun des mortels, d’une cravate, d’un gilet et d’un pantalon, il devait y avoir, vu l’excentricité du personnage, quelque chose de particulier dans la mise de la cravate, dans la forme du gilet, dans la coupe de l’habit et dans la taille du pantalon. » Ainsi, pour Bocage et pour Dumas, — il ne s’agit pas de Firmin ou de Jay, d’un épicier de la Comédie-Française ou de l’Académie française, — pour Bocage et pour Dumas, à l’heure même où il paraissait, Antony était un excentrique ; et de quelle manière il l’était, cela va sans dire et nous le comprenons : dans ses idées comme dans ses vêtemens, il outrait la mode du jour.

Antony est bâtard, non pas comme le premier venu, fait de chair et d’os, né d’une femme et d’un passant pour mener tellement quellement une existence d’homme ; ni même comme Jacques Vignot, afin d’avoir qualité pour représenter dans un drame, qui n’est que dialectique animée, les opinions d’un écrivain sur la matière, raisonner contre un code et en poursuivre la réforme ; il est bâtard comme Didier, parce qu’il faut l’être, aux environs de 1830, pour protester contre la société. Protestation littéraire, vague et vaine, et qui prétend bien le rester : on ne réclame pas un amendement de la loi, mais l’intérêt de la galerie ; quelle déconvenue si l’on cessait de le mériter ! Voyez-vous Didier, Antony, Gennaro devenus légitimes, rangés parmi les petits des bourgeois ? Ah ! fi doncl En 1871, M. Thiers s’écriait : « Les romantiques, c’est la commune ! » M. Thiers, en 1834, avait interdit la représentation d’Antony à la Comédie-Française : avait-il