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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/219

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Silhouettes légères, fleurs d’élégance romantique, faut-il sourire d’elles ou leur sourire ?

La couverture de cette Revue est défleurie de ces gentillesses, et voici qu’à cette même place où Vigny, amoureux de Mme Dorval, célébrait l’effet d’Antony sur le public de son temps, nous devons, de sang-froid, en noter l’effet différent sur le public du nôtre : à l’Odéon, l’autre soir, on n’a pas souffert, on n’a senti se crisper ni pieds ni mains, on n’a subi les fascinations d’aucun vautour ; on n’a discerné, pour s’en épouvanter à l’envi, ni cris d’amour ni cris de haine : on a regardé seulement le héros et l’héroïne au son des phrases qui sortaient de leur bouche, comme on eût regardé, au son d’une musique du temps, des personnages tirés d’une collection d’estampes. C’était la lanterne magique, avec dessins de Johannot, des frères Devéria, de Célestin Nanteuil, airs inédits de Monpou ; ce n’était pas de quoi palpiter ni se tordre, mais seulement de quoi demeurer attentifs : Antony, cette fois, a été accueilli sans acclamation ni injure, avec curiosité.

Est-ce donc que ce fameux drame ne mérite pas davantage ? Est-ce que le héros et l’héroïne, si vantés pour l’abondance de vie qui bouillonnait en eux, pour la furie de mouvement qui les emportait, n’avaient que des apparences dévie et de mouvement ? N’étaient-ils que des figures à la mode, agitées d’une mimique à la mode ? Faut-il s’apercevoir, ces modes évanouies, que ces figures sont des poupées et leur mimique une pantomime de marionnettes ? Faut-il dire qu’en effet, au lieu d’un Delacroix, nous n’avons là qu’un Devéria ?

Ou bien faut-il accuser notre infirmité, notre froideur ? Sommes-nous, depuis un demi-siècle, devenus incapables de sympathie pour de si grandes révolutions d’âme ? Justement, au quatrième acte, en un passage qui serait prophétique, l’auteur paraît nous inviter à faire notre examen de conscience ; par la bouche d’un de ses personnages, il improvise un feuilleton sur les difficultés du théâtre : « Que nous essayions, s’écrie-t-il, au milieu de notre société moderne, sous notre frac gauche et écourté, de montrer à nu le cœur de l’homme, on ne le reconnaîtra pas… Le spectateur, qui suivra chez l’acteur le développement de la passion, voudra l’arrêter là où elle se serait arrêtée chez lui ; si elle dépasse sa faculté de sentir ou d’exprimer à lui, il ne la comprendra plus. »

Apparemment c’est pour ses contemporains que Dumas, dans une heure de méfiance, avait glissé là cet avis au public. Ceux-là, on le sait, démentirent ses paroles ; ils furent jaloux de prouver qu’ils n’étaient pas seulement « quelques-uns » au parterre qui, « plus heureusement ou plus malheureusement organisés que les autres hommes, sentaient que les passions sont les mêmes au XVe qu’au XIXe siècle et que le cœur bat d’un sang aussi chaud sous un frac de drap que sous un corselet d’acier. » Même, la chaleur de leur sang fut telle qu’ils