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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/210

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il allait remplacer lord Lytton. Il propose à Gordon de l’emmener comme secrétaire ; Gordon oublie ses fatigues, ses sermens d’amoureux et accepte. Il s’aperçut bientôt, durant la traversée, qu’il ne s’accordait sur rien avec le marquis, et de son côté le marquis n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour découvrir qu’emmener Gordon aux Indes, c’était lâcher un taureau dans un magasin de porcelaines. Quels dégâts, bon Dieu ! Lord Ripon n’entendait pas répondre de la casse. A peine débarqué à Bombay, Gordon résigne ses nouvelles fonctions ; il part pour la Chine, qui avait un différend avec la Russie au sujet de Kashgar et réclamait les conseils du vainqueur des Taï-Pings. Il en donne d’excellens, après quoi il retourne en Angleterre, d’où on l’envoie dans l’île Maurice comme commandant du génie. Il y passa dix mois, étudia l’archipel des Seychelles et, par manière de récréation, s’occupa en même temps de déterminer l’emplacement du jardin d’Eden. L’année suivante, on l’appela au cap de Bonne-Espérance, pour remettre un peu d’ordre dans les affaires des Bassoutos. L’Afrique du Sud lui fut peu hospitalière ; il ne s’y entendit avec personne et repartit bientôt, sans que personne parût le regretter. Cette déconvenue lui fut plus cruelle que toute autre, le plongea dans un morne désespoir. Pour se consoler, il se rendit à Jérusalem, où il examina les lieux saints, comme l’a dit son cousin M. Hake, « avec les yeux d’un ingénieur et avec la foi d’un chrétien qui découvre des sermons dans les pierres. » Ce fut à Jérusalem que vinrent le trouver les propositions du roi des Belges, qui désirait l’envoyer au Congo. Mais M. Gladstone a eu le pas sur le roi Léopold, et, au lieu de partir pour le Congo, Gordon est parti pour Khartoum. S’il en sort vivant, comme nous l’espérons bien, on peut être sûr que ce sera pour s’en aller dans quelque autre endroit où il y a des coups à donner et des coups à recevoir.

Nous avons connu à Smyrne un journaliste, homme d’esprit et de mérite, mais le plus indolent des Levantins, qui depuis quarante ans qu’il était né, n’avait jamais pu prendre sur lui de monter jusqu’au château qui domine la ville et son port et commande une admirable vue. Il en coûte un peu plus de peine que pour monter à Montmartre, mais la différence n’est pas grande. Trois fois nous avions formé le projet de faire ensemble cette promenade ; chaque fois, au moment du départ, il s’écria : « Décidément c’est trop loin ! » Et il rentra chez lui. Il était fermement convaincu que le bonheur consiste à ne jamais changer de place et à faire chaque jour à la même heure la même chose qu’on a faite la veille et qu’on fera le lendemain. Ce Levantin et George Gordon représentent les deux bouts de l’échelle humaine. L’un trouvait que traverser la rue qui séparait sa maison du bureau de son journal était un travail assez pénible pour épuiser les forces d’un homme de bien. L’autre a parcouru toute la terre, elle lui a