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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/204

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tote, et nous ne pouvons savoir dans quelle mesure le disciple est redevable à son maître ; mais il est certain qu’il en suivit scrupuleusement la méthode. Il a observé par lui-même environ cinq cents espèces de plantes ; il a des vues remarquables, empruntées sans doute à Aristote, sur la physiologie comparée des végétaux et des animaux : sur les analogies, par exemple, qui existent entre le tissu fibreux dans les deux règnes, sur le mode de fécondation de certaines plantes. C’est également la méthode d’Aristote qu’appliquent les médecins anatomistes d’Alexandrie, les Hérophile, les Érasistrate, et ils ne rectifient quelques-unes de ses erreurs qu’en marchant dans la voie qu’il a tracée. Tout ce qu’il y a de vraiment scientifique dans l’Histoire naturelle de Pline vient de l’Histoire des animaux. Le dernier grand savant de l’antiquité classique, Galien, est tout pénétré de l’esprit aristotélicien. Il ne cesse de recommander l’alliance étroite de l’observation et du raisonnement ; faute de cadavres humains, il dissèque des singes et un assez grand nombre d’animaux. À l’exemple d’Aristote, il fait un usage vraiment philosophique du principe des causes finales ; c’est à la lumière de ce principe qu’il arrive à constater chez tous les êtres étudiés par lui une remarquable uniformité de structure et qu’il aperçoit la corrélation qui doit exister entre l’organisation interne et la forme extérieure des animaux.

C’est enfin la tradition d’Aristote qui maintient seule, pendant les siècles les plus ténébreux du moyen âge, quelques faibles lueurs de science zoologique. Elle semble ne s’être conservée jusqu’au xiie siècle que chez les Arabes ; à cette époque, elle pénètre en Occident ; Michel Scotus fait, sur une traduction arabe, la première traduction latine de l’Histoire des animaux. L’empereur Frédéric ii ne croit pas mieux servir une science dont il est épris et dont il fut lui-même à cette époque un des promoteurs, qu’en propageant de toutes manières l’œuvre d’Aristote. Bientôt les traductions se multiplient ; Guillaume de Mœrbecké aborde directement le texte grec, et aujourd’hui encore son travail peut être consulté avec fruit. Dès 1233, Thomas de Cantimpré, s’aidant probablement de la translation de Michel Scotus, commençait sa vaste compilation, de Naturis rerum, bientôt suivie de celles d’Albert le Grand et de Vincent de Beauvais ; La pensée d’Aristote est désormais souveraine dans le domaine de l’histoire naturelle, et cette royauté, elle ne devait plus la perdre ; son génie est le génie même de la philosophie zoologique.


Ludovic Carrau.