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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/198

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paraît assez voisine de celle que peut accepter un savant. D’abord il est fort éloigné de la théorie anthropocentrique, qui fait du bien-être et des commodités de l’espèce humaine l’objet unique des préoccupations du Créateur. Puis, la finalité qu’il reconnaît est plutôt immanente que transcendante. La nature ou Dieu ne fait rien en vain, dit-il ; mais le plus souvent, il ne s’agit que de la nature. Le dieu d’Aristote n’est pas, comme celui de Platon, un ouvrier qui maîtrise, façonne une matière indocile, les yeux fixés sur un modèle ; il ignore la nature et ne l’organise que par l’attrait qu’exerce sur elle sa souveraine perfection. Il n’a pas de pensées qu’il traduise au dehors, il ne combine pas des moyens en vue de fins à atteindre ; c’est la nature qui par un art inné dont elle n’a pas conscience, s’ordonne elle-même, et d’espèce en espèce, de règne en règne, poursuit et réalise le mieux. Qu’on explique cette magnifique ascension de la nature par un obscur pressentiment d’une perfection vers laquelle tendent toutes ses démarches, ou que l’on substitue à cette hypothèse, en partie métaphysique, il faut l’avouer, le jeu des influences extérieures, la concurrence vitale, la sélection sexuelle [1], le résultat n’est pas sensiblement différent. Toujours il est vrai que les organes ont dû s’adapter entre eux et aux conditions des milieux pour assurer dans la mesure du possible la victoire de la vie sur la mort. Toujours il est vrai que tout ce qui est nuisible ou inutile au vivant a dû ou doit être éliminé, de telle sorte qu’il soit scientifiquement légitime, dans l’une ou l’autre alternative, de chercher le pourquoi, c’est-à-dire la cause finale de tout organe et de toute fonction [2].

Cette notion de finalité est d’ailleurs loin d’être stérile entre les mains d’Aristote. Elle lui suggère, par exemple, la première idée de cette grande loi de la division du travail zoologique, qui attendra jusqu’en 1827 que M. Milne-Edwards lui donne tous ses développemens. « La nature, dit-il, emploie toujours, si rien ne l’en empêche, deux organes spéciaux pour deux fonctions différentes ; mais quand cela ne se peut, elle se sert du même instrument pour plusieurs usages ; cependant il est mieux qu’un même organe ne serve pas à plusieurs fonctions. »

N’est-ce pas aussi à la lumière du principe des causes finales

  1. Ces causes, d’ailleurs, Aristote ne les a pas entièrement ignorées. La concurrence vitale est bien marquée dans ce passage : « Les animaux sont en guerre les uns avec les autres quand ils habitent les mêmes lieux et qu’ils usent de la même nourriture. Si la nourriture n’est pas assez abondante, ils se battent, fussent-ils de la même espèce. »
  2. Aristote admet cependant que la nature n’a peut-être pas toujours fait pour le mieux. Ainsi, il dit en parlant du hoche-queue : « On peut le trouver mal fait, parce qu’il n’est pas maître du mouvement des parties postérieures de son corps. »