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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/142

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son prisonnier. O les vaillans cœurs qui ont fait cela ! Sans doute, il ne faudrait pas sonder les bas replis de ces cœurs, les entreponts de ces vaisseaux ; on trouverait là des pensées sordides, ici les dépouilles du pillage, des esclaves peut-être. Qu’importe ? Tout ce résidu de faiblesse humaine disparaît devant l’effort de la foi et de l’esprit, devant l’immense résultat moral assuré par cet effort. Regardez tout le long de l’histoire : les grandes œuvres de l’homme, quels que soient leurs mobiles équivoques, ont en elles une vertu secrète qui les transfigure et les purifie, qui élimine insensiblement pour le spectateur, et même pour l’acteur, ces mobiles secondaires : quand nos pauvres petits intérêts travaillent pour la vie universelle, le principe divin de notre nature agit à la façon du feu, épurant les scories du minerai d’or. Alors que les peuples de la Grèce, dans un élan comparable à celui du XVIe siècle, se répandirent sur la Mer Intérieure et colonisèrent les côtes barbares, il n’eût pas fallu regarder de trop près à leurs motifs : c’étaient des marchands affamés de lucre, en quête de bons comptoirs. Qui dit cela ? Quelques érudits. Pour nous tous, cette expansion se résume dans le rayonnement des arts et de la civilisation sur le monde antique. Nous ne savons pas si ces patrons de barques portaient des jarres d’huile ou de vin, nous savons qu’ils portaient Homère et Aristote. Et quand ces Grecs eux-mêmes voulurent symboliser leur génie maritime, comment se le représentèrent-ils ? Allez au Louvre, contemplez cette admirable Victoire de Samothrace qu’on vient de dresser dans l’escalier du musée ; la déesse est debout sur la proue de marbre de sa galère, prête à partir ; ses draperies et ses ailes palpitent sur son beau corps comme des voiles au vent ; elle montre la route aux flottes qui appareillent, elle reçoit celles qui rentrent au port. Ce qui respire dans l’orgueil de cette immortelle, ce n’est pas la convoitise des richesses, c’est l’esprit grec, l’esprit des mers, l’amour d’aller sur l’infini communiquer au loin son idéal de vérité et de beauté.

Après vingt siècles, l’instigatrice divine est revenue sourire dans les havres de Palos et de San-Lucar. On s’y assemble pour chercher le pays de l’or et des épices, soit ; mais en chemin tant de visions neuves étonnent le regard, tant de périls éprouvent le cœur, que l’homme sent grandir et s’ennoblir son espoir. Pensez aux déchiremens, aux extases par où passèrent les premiers navigateurs espagnols. Dans l’inconnu, un seul lien les rattache à la patrie quittée et répond de leur salut, cette aiguille qui tremble dans la boussole, obstinée vers le nord. Voici qu’un jour, trompant la confiance des marins, l’aiguille décline brusquement et fuit le nord ; le lien est rompu ; ces hommes, ignorant la loi des variations, se demandent si cette partie de l’abîme échappe à l’influence du pôle : toutes leurs