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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/126

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beaucoup et donnez hardiment, follement ! » C’est la foi qui parle ainsi ; plaise à Dieu que sa voix soit toujours écoutée ! La foi régularise et utilise les forces désordonnées de l’âme humaine ; elle leur imprime une direction et leur inspire de fortes espérances. Ce qu’il y a d’affreux pour l’homme, c’est qu’il conçoit l’idée du bonheur, et que jamais il ne peut le saisir. Ne le trouvant pas sur terre, il l’a placé au-delà, dans cette région idéale qu’il appelle le ciel ; la foi le lui montre et la charité l’y conduit. Superstitions ! me dira-t-on. Il se peut ; mais qu’importe, si ces superstitions font du bien à celui qui les pratique, correspondent aux besoins de son âme et l’encouragent à secourir son prochain ! Qui de nous n’a béni l’illusion, n’a chéri le souvenir de l’erreur qui l’a rendu heureux ? « Notre foi est un soupir inexprimable ; » le mot est de Luther. C’est en même temps une aspiration et un soutien ; le point d’appui aide à s’élever. Supprimer Dieu, c’est rendre le monde orphelin. Il vaut mieux se prosterner devant une étoile que de ne se prosterner devant rien ; il vaut mieux croire à la magie que de croire au néant ; le nihilisme de l’âme est le pire de tous, car lorsque l’on n’adore rien, on est bien près de s’adorer soi-même. Les Narcisses de la libre pensée le démontrent assidûment.

Je parle de la foi, et non de l’église, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait si souvent. L’église, tirant sa puissance de Dieu même qui est toute autorité, aspire à exercer le gouvernement du monde ; on le lui dispute. Lorsqu’elle y aura résolument renoncé, elle sera invincible. A son tour, la libre pensée veut s’emparer de la direction des hommes. La tâche est au-dessus de ses forces, elle y succombera. Elle sera brutale et persécutera ; elle ne s’en évanouira que plus rapidement. L’église a eu ses heures de violence, elle y a plus perdu que gagné ; le mauvais vouloir qu’on lui témoigne aujourd’hui lui causera peut-être un préjudice matériel, mais lui vaudra certainement un bénéfice moral. Par respect pour la conscience humaine, il faut combattre l’intolérance, de quelque côté qu’elle se produise, et cependant sa durée est éphémère, car l’arme qu’elle manie se retourne contre elle. J’admets que l’on parvienne à tuer le catholicisme et même le christianisme ; ils se tiennent de si près que la chute de l’un peut entraîner celle de l’autre. — Une vieille légende, qui est peut-être une prédiction, raconte que saint Pierre et saint Paul se rencontrèrent à Rome, se frappèrent au visage, et après s’être réconciliés, furent mis à mort à la même heure. — On aura anéanti une forme religieuse, mais cela n’empêchera pas les religions d’exister ; il s’en créera de nouvelles pour répondre aux premiers besoins de l’âme humaine, qui est l’idéal, et par conséquent le surnaturel. Edgard Quinet a dit : « Ballotté de la naissance à la mort dans ce berceau qu’on appelle la vie, l’homme