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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/114

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douche. Une surveillante me disait : « Ça enlève le plus gros. » Soit, mais dans bien des cas, une friction prolongée ne serait pas superflue pour « enlever le plus mince. » Après le bain, la soupe et la sortie. Lorsque toutes les pensionnaires sont parties en recherche de travail ou d’autre chose, la maison ne chôme pas et la lessive commence ; les draps sont lavés tous les jours, car chaque soir les lits sont garnis à nouveau ; mesure coûteuse, mais mesure hygiénique devant laquelle la bienfaisance n’a point reculé.

Les plus dépenaillées parmi ces malheureuses échangent leurs haillons contre un costume convenable ; comme l’Hospitalité de nuit, la Société philanthropique a des vestiaires qui sont fournis par la charité privée. Les objets neufs en laine, jupons, bas, camisoles, y sont en abondance, car les dames patronnesses ou bienfaitrices n’épargnent point les cadeaux de ce genre et savent glisser sous la robe d’indienne le vêtement chaud qui l’empêche d’être mortelle en hiver. Il y a bien des défroques aussi, vieilles jupes et vieux corsages, au milieu desquelles j’aperçois une robe en mousseline bouillonnée, parsemée de pasquilles en clinquant, et des souliers de satin blanc à hauts talons, reste de quelque travestissement qui s’est trémoussé dans les bals masqués. Çà et là des paquets contiennent un habillement complet d’enfant ; une mère qui pleure et qui a vu partir un léger cercueil où son cœur est renfermé a apporté ces reliques et les consacre, comme un ex-voto, à la souffrance des tout petits, en souvenir de celui qu’elle a perdu.

Si vieille que soit la maison, si raides que soient les escaliers, si pauvre que soit son apparence, elle rend d’inappréciables services. Elle ressemble à ces mendiantes déguenillées des contes du bon vieux temps, qui étaient des fées et faisaient des prodiges. Ces prodiges sont tels qu’ils ont été appréciés et favorisés dans des proportions qu’il faut dire. Un homme bienfaisant, M. Emile Thomas, vint un soir visiter l’asile de la rue Saint-Jacques, il en étudia le fonctionnement, regarda avec compassion le troupeau affamé qui se pressait vers la bergerie, et laissa une simple aumône de 20 francs. Peu de mois après, il mourait, et, par son testament, léguait à la Société philanthropique, pour développer l’institution des asiles de femmes, une somme de 200,000 francs <[1]. En reconnaissance de cette largesse, la maison de la rue Saint-Jacques s’appelle la maison Emile Thomas. Un autre don considérable devait bientôt encourager les efforts des gens de bien qui s’appliquent à venir en aide au dénûment des femmes. Une personne qui, sous des dehors modestes, cachait une

  1. La Société philanthropique a été reconnue d’utilité publique par ordonnance royale du 27 septembre 1839.