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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/113

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mères de demain et les mères d’il y a quinze jours. Sur leurs papiers d’identité je lis la même qualification : domestique. O maîtres, ’vous n’êtes guère indulgens pour la faute de ces pauvres filles et peut-être pour la vôtre ! J’en ai remarqué une qui montrait quelque élégance au milieu du groupe flétri qui l’entourait. Elle paraît très jeune, elle est presque jolie ; un beau chignon d’or apparaît sous le bavolet de son chapeau en fausses dentelles noires ; elle a écarté son mantelet garni de jais ; son fils boit avec avidité. Les langes éclatans de blancheur apparaissent sous une couverture de laine à carreaux bleus. Elle n’est pas domestique, celle-là, elle est infirmière. On l’a mise à la porte de l’hôpital où elle servait. Elle a reconnu son enfant, dont le père s’est détourné ; la Société philanthropique la gardera jusqu’à ce qu’elle lui ait procuré une condition.

Les inscriptions sont terminées ; toutes les pensionnaires sont réunies dans la salle d’attente, triste salle, nue, garnie de bancs de bois, éclairée par un bec de gaz dont la lumière tremblotante vacille sur les visages maigris. C’est un radeau, il n’y a là que des naufragés. On paraît déprimé comme si on l’était étreint par une insurmontable lassitude. La directrice, Mme Horny, fait quelques recommandations, qui sont écoutées avec recueillement et auxquelles toutes les voix répondent : « Oui, madame. » Un des membres de la Société philanthropique, M. René Fouret, qui est en quelque sorte délégué près de la maison de la rue Saint-Jaques, se lève et lit une courte allocution qui cherche à ranimer l’espérance et fait entrevoir un sort meilleur. A lui aussi on répond par un murmure qui ressemble à un remercîment. On entend alors un cliquetis de cuillers et d’écuelles. Ce sont les soupes que l’on apporte ; chaque pensionnaire reçoit la sienne, et la façon dont elle la mange prouve combien elle en avait besoin. On monte au dortoir, les berceaux sont rapprochés des lits ; quelques femmes s’agenouillent et font leur prière. — Bonne nuit, mes filles ! que vos rêves soient de belle couleur et vous enlèvent à la réalité !

Au matin, après le lever, chaque femme est tenue de prendre un bain ou, pour parler plus exactement, de se soumettre à une aspersion d’eau tiède. La salle de bains est à visiter, elle a été disposée sur les instructions de M. Nast. Pas de baignoire, mais des sortes de niches dont les séparations sont formées par des lés de toile cirée ; les baigneuses sont donc isolées. L’appareil est simple : une chaise à claire-voie, un baquet où les pieds doivent être placés au-dessus de la tête, à un demi-mètre d’élévation environ, une planche trouée qui supporte un seau ouvert dans la partie inférieure d’une pomme d’arrosoir. Il suffit de tirer une ficelle pour déplacer un obturateur ; l’eau tombe en pluie pendant trois minutes et fait office de