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pièce de lui; et ce fut pour le défendre, puisqu’elle eut le rôle si parisien d’Élise, la spirituelle moqueuse. Armande était à ce moment, comme plus tard, pour l’Impromptu, dans une situation intéressante ; mais les actrices d’alors semblent avoir pris cet accident avec plus de philosophie que de nos jours, et Mlle Beauval qui devait avoir tant de succès dans Georgette, eut consécutivement vingt-huit indispositions de ce genre, sans que cela l’arrêtât dans sa carrière.

La Critique porta au comble le déchaînement contre Molière. Je n’ai pas l’intention d’analyser ce petit chef-d’œuvre, qui dans ses vingt pages nous en dit plus que de gros livres sur la société polie de ce temps, — comme aussi sur l’art du théâtre : car Molière y a mis son esthétique, marquée au coin de son admirable bon sens.

Il courut de la pièce des clés imprimées, où l’on donnait les noms des personnages que Molière avait joués. On sait comment se vengea La Feuillade, l’homme de Tarte à la crème, qui, faisant mine d’embrasser Molière, lui mit le visage en sang contre les boutons de son habit. Cela mit en joie ceux qui, n’étant pas ducs et pairs, n’osaient s’attaquer au valet de chambre du roi : et les pièces des Villiers, des Visé, qui font allusion à ce haut fait, invitent clairement à quelque chose de pis.

Les marquis raillés par Molière se montrèrent pourtant gens d’esprit : ils rirent, et toutes les excitations des précieuses ne purent déterminer ces turlupins, contents d’eux-mêmes, à bâtonner l’impertinent. Mais les auteurs ne furent pas de si facile composition.

D’abord parut Zélinde, la contre-critique de l’Ecole des femmes; œuvre de lourde digestion, que les grands comédiens, bien qu’elle fut écrite pour eux, et peut-être par l’un d’eux, ne voulurent pas jouer, sûrs qu’elles tomberait.

Ils se rattrapèrent sur le Portrait du peintre, dont ils firent grand bruit, laissant à entendre que Corneille même, le vrai Corneille, y avait travaillé; ce qui est faux d’ailleurs, bien qu’à ce moment Corneille ressentît en effet quelque chagrin de voir sa muse altière éclipsée par la muse gaillarde du génie nouveau venu. Le Portrait du peintre eut du succès. C’est exactement la contre-épreuve de la Critique : les rôles ridicules y sont dévolus aux partisans de Molière, voilà tout, et Molière a dit juste : « Ils ont retourné ma pièce comme un habit pour faire la leur. » Il eut la bonté grande d’aller la voir, et ce fut, dit l’auteur des Amours de Calotin, — autre pièce du jour,


... Ce fut un charme sans égal
De voir là la copie et son original.
…………
Quelqu’un lui demanda : Molière! qu’en dis-tu?
Lui répondit d’abord de son ton agréable :
— Admirable, morbleu ! du dernier admirable !