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de cette participation ? Elle se réduira, comme par le passé, au droit pour le médecin, de donner des avis. — à la condition que l’intendance lui en demande ; ce sera pour l’intendance le droit de ne pas suivre ses conseils, même lorsqu’il s’agira de la vie de milliers d’hommes. On peut prévoir d’avance, en lisant le discours du ministre, ce que serait ce décret signé du général Farre et rédigé par l’intendance. La manœuvre est habile, car elle a pour effet de leurrer nos députés ; puissent-ils ne pas donner dans ce piège beaucoup trop apparent ! C’est dans la loi que doit être inscrite l’autonomie du corps de santé militaire, et cette loi ne saurait se contenter de promettre un décret qui pourrait être absolument contraire aux intentions du législateur.

La médecine ne nous enseigne pas seulement à soigner les malades, elle nous montre comment on peut en diminuer le nombre en prévenant les maladies par des mesures d’hygiène. Dans la vie civile, où chacun conserve son indépendance, le rôle du médecin dans le domaine de l’hygiène est fort restreint ; mais dans la vie militaire, là où, du reste, le danger augmente par la réunion d’un grand nombre d’hommes, mais aussi où le commandement agit non plus seulement par des conseils, mais par des ordres, ce rôle de l’hygiène peut être considérable. Ainsi que le dit si justement le règlement allemand sur le service de santé en temps de guerre : « Les armées étant toujours sous la menace d’épidémies, qui sont les plus redoutables ennemis des troupes en campagne, » la direction des mesures d’hygiène ne saurait être laissée à une administration incompétente, et le rôle du médecin ne saurait être réduit à celui d’un simple praticien. La guerre de Crimée n’a que trop montré que le plus grand danger pour le soldat n’est pas toujours le feu de l’ennemi, et qu’une mauvaise organisation est plus meurtrière que les balles. Les Russes nous ont tué 20,000 hommes, les maladies ont coûté la vie à 75,000 de nos soldats ; on ne saurait trop méditer les leçons que nous donne cette guerre de Crimée.

Les deux armées alliées, réunies autour de Sébastopol, soumises aux mêmes misères atmosphériques, se heurtant aux mêmes difficultés matérielles, sont exposées aux mêmes risques, sont menacées des mêmes fléaux : le choléra, le typhus. Quel fut le sort de l’une et de l’autre ? Pendant le premier hiver passé devant Sébastopol, l’armée française, plus préparée à la guerre que l’armée anglaise, trouvait dans ses approvisionnemens antérieurs des ressources qui manquaient à nos alliés ; l’armée anglaise souffrait davantage, et le chiffre de sa mortalité devait, en s’élevant, témoigner de ses souffrances. En effet, du mois de novembre 1854 au mois d’avril 1855, dans une période de six mois, l’armée anglaise perdit 10,889 hommes et l’armée française 10,934 ; mais comme l’effectif moyen de