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la jeunesse est celui des langues, des littératures, de l’histoire, c’est-à-dire l’enseignement littéraire. Il a ce double avantage que l’enseignement scientifique ne possède pas au même degré d’être accessible à tout le monde et de former à la fois l’esprit et le cœur, c’est-à-dire l’homme entier. Aussi est-il partout le fondement de l’éducation. Mais doit-il être donné au moyen des langues et des littératures antiques ? C’est une autre question que je ne veux pas aborder ici. Contentons-nous seulement de constater que jusqu’à présent l’étude du grec et du latin a tenu dans nos lycées la place la plus importante et joui des premiers honneurs. Que va-t-il rester de cette antique suprématie ? Il suffit d’un simple calcul pour le savoir. Additionnons, pour une semaine, dans toutes les classes du lycée, le nombre d’heures qui sont attribuées à tous les enseignemens, et nous serons sûrs de connaître, d’une manière aussi précise que possible, l’importance qui est désormais accordée à chacun d’eux par le plan d’études. Voici ce tableau[1] :


Français 51 heures
Latin 39
Grec 20
Allemand ou anglais 33
Sciences 38
Histoire et géographie 36

Ainsi le français prend hardiment la tête dans notre éducation nationale. Il n’y a pas tout à fait deux siècles que Rollin demandait pour lui une petite place et qu’il avait quelque peine à l’obtenir. Depuis cette époque, il s’est insensiblement poussé, et, de progrès en progrès, le voilà maître et souverain : ne nous en plaignons pas. Le latin vient immédiatement après lui ; mais il faut remarquer qu’il ne vient qu’à un long intervalle et que les sciences et l’histoire le suivent de fort près. Ce qui est plus grave, c’est que l’anglais et l’allemand arrivent presque à occuper autant de temps que le latin. L’importance de plus en plus grande qu’on accorde aux langues vivantes est le trait dominant des nouveaux

  1. En Allemagne, d’après Wiese (Höheres Schulwesen), on donne 86 heures au latin, 42 au grec, 20 à l’allemand, 17 aux langues vivantes, 25 à l’histoire et à la géographie, 38 aux sciences. Il faut remarquer de plus que ce sont les classes les plus élevées qui, en Allemagne, reçoivent le plus largement l’instruction classique. Tandis que chez nous, en rhétorique, il n’y a que 4 heures de latin et 4 heures de grec, et que l’enseignement des langues anciennes disparaît à peu près de la philosophie, dans les gymnases allemands les deux dernières classes ont 8 heures de latin et 6 heures de grec. — Je dois la communication de ces chiffres à l’obligeance de M. Bréal, l’homme de France qui connaît le mieux ces questions.