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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/944

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la véracité, nous allons, nous, l’illustrer par le témoignage d’une Chanson dont l’auteur inconnu n’a peut-être rien compris, rien su ni rien vu des choses dont il parle. Similia similibus. Il fait nuit : fermons. les volets ; ce sera le moyen d’y voir plus clair.

Je n’exagère pas. « Une multitude de circonstances restées inconnues, nous dit M. Raunié, d’après M. G. Brunet, sont dans les chansonniers, toujours empressés à recueillir avec avidité, à colporter avec indiscrétion le scandale du jour ou l’anecdote de la veille. Ils. nous apprennent par exemple que le chevalier de la Ferté, étant embarqué avec le comte d’Estrées, lui fit voler ses assiettes d’argent par un mousse. » Ils nous apprennent ! Mais sentez-vous bien toute la force de ce mot ? Ils nous apprennent ! c’est-à-dire, il suffira d’un couplet anonyme, inspiré qui sait par quelle basse vengeance ou par quels honteux motifs, pour que nous inscrivions une action déshonnête au compte définitif d’un personnage historique. Sans doute aussi qu’il suffira d’avoir trouvé ces trois vers dans le recueil de M. Raunié :

Massillon s’en va à Clermont,
Pour prendre aux femmes le menton,
Ainsi qu’il faisait à Paris

pour être en droit de suspecter les mœurs de Massillon, d’accoler à son nom, sans autre autorité, quelque épithète goguenarde, et d’écrire dans les histoires ou dans les dictionnaires : « le galant Massillon, » ou « le voluptueux évêque de Clermont ? » Qui ne voit que c’est ici la négation même des règles les plus élémentaires de la critique historique ? Et multiplier ces sortes de publications, est-ce rendre service à l’histoire ? ou si c’est ajouter aux moyens déjà trop nombreux dont le pamphlet dispose pour la falsification de l’histoire ?

Aussi bien, ce que nous disons ici des Chansons, allons jusqu’au bout, et ne craignons pas de l’étendre jusqu’à bon nombre des Mémoires et des Correspondances.

Nous accordons aujourd’hui beaucoup trop aisément notre confiance, et notre confiance entière, notre confiance aveugle, à ces recueils de mémoires et de correspondances dont notre littérature historique est si riche. Supputez en effet tout ce que l’on a publié, dans le siècle où nous sommes, de Lettres et de Mémoires sur le seul règne de Louis XIV. Mettez à part, bien entendu, les documens d’état, comme la Correspondance de Mazarin ou comme les Lettres et Instructions de Colbert. Réservez encore quelques recueils qui tirent une autorité particulière du rôle actif qu’ont joué leurs auteurs dans l’histoire de leur temps ; tels seront les Mémoires de Villars ou les Mémoires de Torcy. Faut-il dire d’un mot à quoi servent presque tous les autres ? Uniquement à nous mettre en défiance de ce que nous avions cru savoir, et sur ce qui