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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/939

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pointe était si malicieusement aiguisée, si traîtreusement empoisonnée ! Et puis « ces chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation, » comme les appelait Massillon avec une élégante indignation, dans le même temps que les beaux esprits de la cour et de la ville chansonnaient à l’envi les désastres d’Hochstædt ou de Ramillies, nous savions qu’ils avaient vengé nos pères de tant d’humiliations, et non pas seulement depuis le XVIIe siècle, mais de tout temps, à vrai dire, avant même qu’il y eût une France, puisque dès le IVe siècle on leur en faisait déjà le reproche. Cantilenis infortunia sua solantur, disait un père de l’église bien avant qu’on eût défini la monarchie de Louis XIV et de Louis XV un absolutisme tempéré par des chansons. Et sans faire attention que nous courions le risque de ressembler au marquis de Mascarille, qui travaillait « à mettre en madrigaux toute l’histoire romaine, » nous imaginions volontiers une histoire de France racontée par les chansons, comme d’autres l’ont imaginée racontée par les caricatures, voire par les faïences, il en va falloir désormais un peu rabattre. Avouons-le sans tarder davantage. Si la publication de ce volumineux Chansonnier ne rend pas d’autre service, — ce que nous sommes un peu tenté de croire, — elle nous aura rendu celui-là du moins de nous avoir une fois pour toutes désabusé sur ce qu’une chanson, — tant historique soit-elle, — peut contenir de vraiment instructif et de digne d’être enregistré par l’histoire. Le mot de Figaro n’a jamais été plus vrai : « Ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante. »

Il n’y a pas à s’étendre sur la valeur littéraire du recueil. Elle serait nulle, absolument nulle, s’il ne convenait d’excepter de cette condamnation sommaire une douzaine de pièces, — qui sont lisibles, — et deux ou trois, — qui sont presque éloquentes. Otez-les, il ne reste pas dans ces quatre volumes, d’environ chacun trois cents pages et formés, à ce qu’on a le droit de croire, d’une sorte de choix des meilleurs couplets, cent vers en tout qui ne soient pas indignes d’être retenus. « L’art de la plaisanterie a fait depuis quelque temps d’immenses progrès, disait d’Argenson dans un passage que reproduit la préface de M. Raunié. Les vers burlesques de Scarron, qui réjouissaient tant nos pères, choquent notre goût plus épuré, et il n’est point de faiseur de parodies pour l’opéra comique qui ne fasse cent fois mieux que la fameuse Apothéose de la perruque de Chapelain. » Cette citation prouve ce que l’on savait, que le marquis d’Argenson n’avait pas le goût difficile. Non pas assurément que nous éprouvions une admiration exagérée pour l’Apothéose de la perruque de Chapelain, ou pour les vers burlesques de Scarron : au contraire ! Nous disons mime que « cent fois mieux que l’Apothéose de la perruque de Chapelain, » c’est encore bien peu de chose.

Je vous en fais juge. Voici, par exemple, une épitaphe de Louis XIV :