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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/863

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profondeur d’analyse, de force de discussion pour établir sa doctrine. On ne rencontre dans les œuvres de ses meilleurs adeptes rien qui ressemble à la critique d’un Hume, d’un Kant, et de leurs dignes continuateurs dans notre pays, Cournot et Renouvier. Le positivisme n’a cru avoir besoin de faire aucun effort d’analyse et de démonstration pour justifier sa thèse. Il n’a point cherché à pénétrer au fond du problème de la connaissance, qui a tant occupé les profonds ou vigoureux esprits de l’école critique. Il ne s’est pas plongé dans l’étude des doctrines philosophiques anciennes, modernes ou contemporaines. Il s’est contenté de faire appel à l’esprit du temps, découragé et dégoûté par l’anarchie des doctrines métaphysiques. Rien de moins ambitieux que son but ; rien de moins nouveau que sa méthode : c’est le but et la méthode même de la science proprement dite, avec laquelle il est bien difficile de ne pas confondre sa philosophie, malgré les prétentions et le langage de ses adeptes. Il se fait gloire d’être l’école de l’expérience pure, et il y trouve un titre de supériorité sur toutes les écoles contemporaines.


I

L’école d’Auguste Comte ne relève point de Kant, dont elle ignore et dédaigne la subtile et savante critique. Son premier maître est Bacon, dont les aphorismes lui servent de principes, dans son jugement sur la métaphysique, et dans sa théorie de la philosophie positive. A-t-elle eu d’autres antécédens ? Il est permis de le présumer, quand on pense aux Esquisses de Turgot. Comte était conduit naturellement à la loi des trois états par la direction de sa pensée et par l’influence de l’esprit du temps ; on ne peut guère admettre pourtant qu’il ait ignoré la pensée et le langage même du philosophe économiste. « Avant de connaître, dit Turgot, la liaison des effets physiques entre eux, il n’y eut rien de plus naturel que de supposer qu’ils étaient produits par des êtres intelligens, invisibles et semblables à nous. Tout ce qui arrivait sans que les hommes y prissent part eut son dieu auquel la crainte et l’espérance firent bientôt rendre un culte, et ce culte fut encore imaginé d’après les égards qu’on pouvait avoir pour les hommes puissans, car les dieux n’étaient que des hommes plus puissans et plus ou moins parfaits, selon qu’ils étaient l’ouvrage d’un siècle plus ou moins éclairé sur les vraies perfections de l’humanité. Mais quand les philosophes eurent reconnu l’absurdité de ces fables, sans avoir acquis néanmoins de vraies lumières sur l’histoire naturelle, ils imaginèrent d’expliquer les causes des phénomènes par des