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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/83

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maître et gouverné par la même administration, deux mondes séparés qui vivaient d’une vie distincte. Jusqu’à la fin de la république, la résistance de l’Orient à l’esprit romain fut humble et discrète ; mais, depuis Auguste, on le voit s’enhardir et profiter peu à peu des complaisances et des égards que l’autorité témoigne pour les provinces. Vers l’époque des Antonins, la Grèce avait tout à fait repris sa confiance en elle-même et elle osait parler légèrement de ses vainqueurs. C’est surtout dans le Nigrinus de Lucien que se montre cette attitude nouvelle ; Rome y est fort maltraitée, c’est le pays de la flatterie et de la servitude, c’est le rendez-vous de tous les vices, c’est le séjour qui convient à ceux qui n’ont jamais goûté l’indépendance, qui ne connaissent pas la franchise, dont le cœur est rempli d’imposture, de fourberies et de mensonges. Longtemps les Romains ont dit « un Grec » pour désigner un débauché ; chez Lucien et ses successeurs, « un Grec » signifie un honnête homme, et quand Libanius veut complimenter quelqu’un de sa générosité, de sa sagesse, de sa vertu, il lui dit « qu’il se conduit comme un Grec. » Les rôles dès lors sont changés : c’est Rome qui caresse et qui flatte, c’est la Grèce qui prend des airs arrogans. Tandis que les Orientaux ignorent en général le latin, les Romains se piquent de parler et d’écrire la langue d’Homère et de Démosthène. A partir d’Hadrien, les empereurs se font à demi Grecs ; ils le deviennent tout à fait avec Constantin. Pendant plus de cinquante ans, le centre de l’empire est placé sur le Bosphore et Constantinople domine Rome. A ce moment, qui nous paraît triste et sombre, l’activité littéraire de la Grèce semble se réveiller ; elle reprend cette force de propagande et de conquête qui a fait sa gloire sous Alexandre et attire de plus en plus à elle l’extrême Orient. Elle achève de civiliser la Batanée, l’Auranite, la Nabatène, qui plus tard sont redevenues des déserts. Depuis longtemps, l’Égypte lui envoie des orateurs et des poètes. Les Arabes se pressent dans ses écoles, ils viennent apprendre la jurisprudence à Beryte et l’éloquence à Antioche. La Perse elle-même est entamée, et Eunape nous raconte tout au long que le terrible Sapor reçut un jour, avec une admiration profonde, l’ambassade d’un sophiste et se laissa charmer par ses beaux discours. Il faut avouer que ce spectacle était fait pour causer quelque illusion aux Grecs et qu’ils avaient alors beaucoup de raisons d’être fiers de leur pays.

Cette fierté, personne peut-être ne l’a plus éprouvée que Julien. Libanius lui disait dans une de ses harangues solennelles : « Songez que vous êtes Grec et que vous commandez à des Grecs ; » il n’avait pas besoin qu’on l’en fit souvenir. On peut dire que cette idée n’a jamais quitté son esprit et qu’elle a été la règle de toutes ses actions. Rien n’est plus frappant, quand on lit ses œuvres, que