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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/775

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les rivages du monde antique. Ils abandonnent sans crainte leur patrie, avec ses institutions, ses usages, les douceurs de sa civilisation, sûrs de se retrouver les mêmes sur un sol étranger, même au seuil de la barbarie. Et une chose bien remarquable, c’est que les qualités les plus délicates et les plus sérieuses de l’esprit grec, celles qui font les artistes et les philosophes et qui semblent avoir le plus besoin de recueillement, s’accommodent très bien de ce mouvement et de ces vicissitudes. Parmi les villes grecques les plus exposées aux invasions, les plus agitées par les révolutions et en même temps les plus commerçantes et les plus riches, ce sont celles qui occupent les côtes découpées de l’Asie-Mineure et les îles voisines, ou encore les colonies lointaines de la Sicile et de l’Italie ; ce sont elles aussi qui produisent ou attirent chez elles la plupart des grands lyriques, les premiers philosophes, les premiers historiens. Vers le temps de la naissance d’Épicharme, Ibycus de Rhégium se rencontre avec Anacréon de Téos à la cour de Polycrate, le célèbre tyran de Samos, Xénophane de Colophon meurt à Élée, sur les côtes de la Grande-Grèce, et, dans la même région, Pythagore de Samos s’établit à Crotone.

Peut-être en réalité n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que ces agitations n’aient pas été contraires au développement de la philosophie. On conçoit que certains esprits, fatigués de ces troubles, s’en soient dégagés par l’élan de la pensée, qu’ils aient dominé cette matière changeante de la destinée humaine par une indifférence ou une sagesse supérieure, qu’ils aient eux aussi déplacé leurs espérances et cherché en eux-mêmes ce que leur refusait l’incertitude du sort, l’équilibre et la paix. Ce Cadmus, dont le nom se rencontre dans les traditions sur Épicharme, est un exemple de ces dispositions morales qu’éveille parfois le sentiment de l’instabilité au milieu des commotions du présent ou des menaces de l’avenir. Hérodote raconte avec admiration qu’il abandonna « volontairement, sans y être déterminé par la crainte d’aucun péril, par esprit de justice, » la tyrannie de Cos, que son père lui avait transmise très solidement établie, et qu’il s’expatria. L’historien semble oublier qu’à ce moment la prise de Milet mettait fin à la révolte des Ioniens et que le grand conflit de la Grèce et de la Perse allait éclater. En tout cas, que Cadmus obéît à un calcul de prudence personnelle ou cédât à un élan de patriotisme hellénique, il ne trouva dans sa nouvelle patrie ni le repos, ni l’indépendance, ni ce régime de justice dont il paraissait épris. Il avait suivi une colonie de Samiens que les habitans de Zanclé avaient eu l’imprudence d’appeler pour faire un établissement dans leur voisinage. Or ces Samiens s’emparèrent par trahison de la ville même de Zanclé,