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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/712

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si c’est là le chemin où il faut vous chercher, je ne vous trouverai jamais. »

Non-seulement elle se prêtait aux empressemens de ses amis, elle se prêtait au monde, quand le monde venait la chercher. Elle avait un goût particulier pour les visites de la princesse Marie de Wied ; elle était sensible aussi aux attentions de la vieille reine Marie-Amélie, qui ne passa jamais par Bonn sans la voir et qui lui envoya son portrait par son petit-fils, le duc de Cobourg. Du reste, tous les étrangers de marque tâchaient de s’introduire auprès d’elle, et pour leur plaire, elle n’avait pas besoin de parler. Elle possédait l’art d’écouter à un tel point qu’où disait quelquefois : « Pour le coup, Mme la supérieure a été bien intéressante aujourd’hui. » Ce jour-là, elle avait à peine ouvert la bouche, mais elle comprenait tout et ses yeux parlaient. « De quoi n’aimait-on pas à l’entretenir ? Histoire universelle et bruits du quartier, recettes de cuisine et dieux de l’iode, on pouvait tout déballer dans sa pharmacie. » Et tout cela lui agréait beaucoup plus que les trésors spirituels de Nancy.

Mais ce qu’il y avait en elle de plus étonnant, c’était son absolue tolérance ; c’est là le prodige des prodiges. Quand Dieu créa le monde, il se reposa le septième jour ; toutes les fois qu’il réussit à créer un saint vraiment tolérant, il éprouve le besoin de se reposer pendant trois siècles. Dans chaque erreur sœur Augustine voyait la part de vérité ; dans chaque coupable elle cherchait les restes d’un honnête homme. Elle avait des amis dans toutes les confessions et les aimait tous également. Elle se refusa toujours énergiquement à toute tentative de prosélytisme ; elle condamnait le zèle indiscret comme un outrage à la bonté de Dieu. On amenait quelquefois des protestans dans son hôpital ; elle aurait cru se déshonorer si elle avait essayé de les convertir ; elle déclarait qu’elle était la dernière personne au monde qui voulût troubler quelqu’un dans sa foi. Elle était si tolérante qu’elle tolérait jusqu’aux intolérans ; malgré le peu de goût qu’elle avait pour les jésuites, elle laissait une entière liberté à celles de ses religieuses qui désiraient se placer sous leur direction. En revanche, il ne fallait pas lui demander de se brouiller avec l’hérésie et avec les hérétiques. Un jour, aux ambulances de Rendsbourg, le pasteur luthérien administrait la sainte cène à un mourant. Debout près de lui, à défaut d’autre chapelain, sœur Augustine lui présentait les saintes espèces dans un profond recueillement, quand l’aumônier catholique ouvrit la porte. La consternation le retint cloué sur la place. Elle a exprimé son âme tout entière dans ces magnifiques paroles : « Une seule chose est plus grande que notre cœur, c’est Dieu dans sa lumière et dans sa gloire ; mais le cœur de l’homme peut contenir toute la terre, celui d’une sœur de charité doit être ouvert à tous, son amour doit avoir des bénédictions même pour