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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/710

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attachemens passionnés, d’amoureuses tendresses. Cette femme extraordinaire subjuguait tous les cœurs et embrasait de son zèle tout ce qui l’approchait ; la seule règle qu’elle ne pût faire observer dans sa maison était celle qui prescrit à chaque sœur de s’en tenir à la tâche qui lui est assignée. Quand on exécutait mal ses ordres, sa patience était infinie, mais parfois lui coûtait. Alors, en vraie fille de sa mère, elle se taisait, et on voyait passer dans ses yeux noirs une flamme pareille à ces éclairs silencieux qui annoncent un orage lointain. L’orage n’éclatait jamais.

Ce qu’elle avait fait de son hôpital, Bonn le savait ; ce qu’elle fit aux ambulances pendant les guerres de 1864 et 1866, les médecins et les chirurgiens, les blessés danois, autrichiens et prussiens, en ont rendu témoignage. Elle se multiplia, poussa le dévoûment jusqu’à l’héroïsme, se réservant toujours les besognes les plus rebutantes. Ces débauches de charité lui furent fatales ; elle rapporta de Bohême une santé détruite, mais une âme invincible. En 1870, elle dut renoncer à faire campagne. Aussi bien elle ne voyait qu’avec horreur « cette épouvantable guerre franco-allemande, qui marquait de son doigt sanglant les linteaux de toutes les portes, » et plus prévoyante que les politiciens de Berlin, elle s’écriait : « Que gagnerons-nous à cet énorme enjeu ? » Une cinquantaine de lits militaires furent installés dans l’hôpital Saint-Jean. Ses forces épuisées ne lui permettaient plus de soigner des blessés, mais elle les visitait sans cesse. Dans le nombre se trouvaient quelques prisonniers français ; sa compassion était particulièrement tendre à leur égard, elle s’efforçait de pourvoir à tous leurs besoins, elle chérissait en eux l’exil, le malheur et la défaite. Les blessés allemands l’accusaient d’une partialité injuste, qui n’était qu’une délicatesse de charité. L’un d’eux disait avec humeur : « Si j’étais Français, j’aurais obtenu depuis longtemps ce que je demande. »

Nous avons dit que le XIXe siècle avait marqué cette sainte à son estampille et qu’elle ne ressemblait pas à tous les saints. La sainteté ne fait pas toujours bon ménage avec le bon sens ; somme toute, il est plus facile de mortifier son esprit que ses passions, il en coûte moins de se priver de sa raison que de ses plaisirs. Sœur Augustine, jusqu’à la fin, conserva soigneusement son bon sens ; elle montait la garde autour de lui, elle le considérait comme un dépôt sacré, elle était convaincue que Dieu le lui avait donné, elle se promettait de le lui rendre tel qu’elle l’avait reçu. Dans une de ses tournées, l’ecclésiastique préposé à la congrégation arriva un jour à Bonn. Il y raconta pompeusement les miracles qui s’étaient opérés dans les autres maisons, et, son carnet à la main, il pria sœur Augustine de lui conter les siens pour qu’il en prît note. Grande fut sa surprise lorsqu’elle lui répondit qu’il ne s’était jamais rien passé de miraculeux dans l’hôpital Saint-Jean, lequel depuis lors ne fut plus en odeur de sainteté ; mais elle se garda bien de lui dire qu’elle avait