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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/704

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Le soir de Sadowa, aux dernières lueurs du crépuscule, les infirmiers prussiens aperçurent une grande figure noire qui vaguait de côté et d’autre et dont les allures mystérieuses irritèrent leur curiosité. Elle disparaissait tout à coup comme si elle fût rentrée sous terre ; puis elle reparaissait, pour disparaître encore. Ils la prirent d’abord pour un de des corbeaux sinistres qui s’abattent sur les champs de bataille, pour un maraudeur d’armées, pour un détrousseur de cadavres. En l’approchant, ils reconnurent un prêtre qui se couchait à côté des mourans pour les administrer. C’était le curé de Problus ; son. village était en ruines, ses paroissiens étaient en fuite, il avait vu brûler la moitié de son presbytère. Sa méchante soutane offrait au regard des passans de déplorables accrocs, de lamentables déchirures. Il en avait laissé des lambeaux aux clous de toutes les granges où il allait distribuer des rations, à l’essieu de toutes les charrettes qui transportaient des mourans, aux épines des buissons sous lesquels il ramassait des blessés. Ce qui lui en restait lui suffisait pour remplir sa tâche ; il courait partout chercher du pain pour les affamés, des secours pour les délaissés. Il fallait se défier de lui ; il avait des mains prenantes, âpres à la proie. Quand il s’agissait de donner, il perdait de vue la distinction du tien et du mien.

Cet admirable curé ne songeait pas à s’admirer lui-même. Il se sentait peu de chose lorsqu’il se comparait à une religieuse, supérieure de l’hôpital Saint-Jean, qui avait quitté Bonn et ses malades pour venir travailler au service des ambulances. Trois jours après la bataille, elle s’était installée au château de Hradek, où-quatre-vingts patiens, couchés sur la paille, avaient été confiés à ses soins. L’incroyable activité qu’elle déployait dans l’exercice de ses lugubres fonctions, les tendresses de