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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/615

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souhaité semblait réuni sur cette tête : la religion, le nom, la situation, le génie naissant. Quelle ne serait pas l’influence que M. Necker exercerait désormais sur la France s’il donnait sa fille à l’homme qui serait peut-être un jour le premier ministre de l’Angleterre ! Mais lorsqu’elle s’en ouvrit à sa fille, malgré tout ce qui dans ce projet de mariage aurait pu séduire une jeune imagination, elle vint se heurter contre une répugnance invincible. Y a-t-il véritablement, comme le prétendent certains esprits rêveurs, des pressentimens mystérieux qui viennent tout à coup, dans la nuit où nous vivons, éclairer notre route obscure d’un rayon bienfaisant ? Quoi qu’il en soit, l’instinct ou le hasard conseillèrent mieux la jeune fille que la sagesse humaine de sa mère. Lorsque, bien des années après, quelqu’un s’avisa de faire compliment à celle que Napoléon Ier avait injustement bannie de la chute de son persécuteur et de sa prochaine rentrée en France : « De quoi me faites-vous compliment, répondit-elle vivement, de ce que je suis au désespoir ? » Si elle avait épousé William Pitt, sa vie n’eût été qu’un long désespoir de se sentir unie par un lien indissoluble, elle, si Française de cœur, si fidèle aux principes de la révolution, à l’implacable ennemi de la révolution et de la France. Mais dans un temps où les parens étaient accoutumés, ne l’oublions pas, à prendre l’entière responsabilité du mariage de leurs enfans, ce refus de sa fille parut à Mme Necker dicté par une volonté capricieuse, et cette nouvelle résistance à ses conseils, dans une circonstance aussi grave, lui parut un nouveau manque de tendresse et d’égards [1].

L’année suivante, la santé toujours chancelante de Mme Necker reçut une nouvelle et plus grave atteinte. On lui conseilla un voyage à Montpellier, où elle devait trouver les soins d’un médecin alors célèbre, le docteur Lamurre. L’inquiétude fut générale parmi ses amis. Mme Necker elle-même crut toucher à ses derniers momens et prit ses dispositions suprêmes. Dans une lettre pathétique qu’elle adressait à son mari, elle lui fit de touchans adieux, et mieux éclairée sur les sentimens de profonde tendresse qu’il n’avait jamais cessé de lui porter, elle s’alarmait du coup qu’il allait recevoir, tout en remerciant Dieu d’avoir épargné à sa faiblesse l’épreuve de survivre à un époux si cher. En même temps, elle laissait par écrit à sa fille de tendres et solennels conseils dont l’accent montre

  1. Lord Stanhope a parlé dans son Histoire de William Pitt, mais sans y ajouter foi, de ce projet de mariage ainsi que de la réponse théâtrale qu’aurait faite M. Pitt : « Je suis déjà marié à mon pays. » Lord Stanhope a eu raison de mettre en doute la réponse que Pitt ne fut jamais, comme on vient de le voir, mis en mesure de donner mais le projet de mariage est des plus certains. Wilberforce en parle également dans ses Mémoires.