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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/609

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A ces lettres si naturelles et si sincères, même dans leurs exagérations, Mme Necker répondait d’un ton toujours égal et affectueux ; mais dans ces réponses on sent percer la préoccupation bien légitime assurément, mais peut-être un peu trop constante, de mettre à profit toutes les occasions pour travailler au perfectionnement de sa fille et lui faire entendre de sages avis. Le ton de quelques-unes de ces lettres fera comprendre mieux que tous les commentaires la différence de leurs deux natures et donnera la clé des malentendus qui devaient pendant quelques années s’élever entre elles :

15 mai 1779.

Je m’étois flattée, ma chère petite, d’aller te voir aujourd’hui, mais comme tu t’intéresses à ma santé, tu ne voudrois pas que je sortisse dans un moment où l’air est pernicieux ; me voilà donc enfermée pour trois jours. Je suis bien fâchée que tu commences par une solitude si absolue, mais j’espère dans ton goût pour l’étude, dans ta raison, et dans l’aimable intérêt que Mlle B… prend à tout ce que tu fais. Je te recommande de te promener beaucoup, de te livrer à tous les goûts champêtres qui rendent l’âme douce et simple. Ce n’est pas perdre son temps que travailler à sa santé et s’accoutumer à des plaisirs innocens, qui dégoûtent du faste des villes et qui sont à la porté de tous les âges et de tous les états. Ta lettre est d’un bon enfant ; je vois que tu es contente de toi même, et dès lors j’en suis satisfaite aussi, car je n’ai pas besoin d’autre juge entre toi et moi que ton propre cœur ; mais ton style est un peu trop monté. Ne sors point ainsi au dehors de toi pour me louer et me caresser. C’est un défaut de goût assez commun à ton âge. Quand on a plus vécu on s’apperçoit que la véritable manière de plaire et d’intéresser est de peindre exactement sa pensée sans charge et sans emphase, alors elle a toujours quelque chose d’original et un caractère de vérité qui se perd dans les comparaisons tirées de trop loin. Ta lettre à ton père étoit simple et bien.

Adieu, mon enfant, dis-moi que tu m’aimes bien, et prouve-le-moi en perfectionnant tous les jours ton cœur et ta raison, en faisant continuellement le sacrifice de ton caractère, en élevant ton âme par la religion, et en contribuant au bonheur de toutes les personnes qui ont des rapports avec toi, afin de contribuer au mien d’une manière essentielle. Je te recommande le bon ordre ; prie Mme Martin de faire en sorte que chacun s’occupe afin que Thérèse et la jeunesse ne se gâtent pas dans une oisiveté qui les rendraient malheureux ensuite.

Cette lettre étoit écrite, ma chère amie, quand j’ai reçu tes fleurs et ton joli billet, tu verras que j’ai été au-devant de tes tendres plaintes. Adieu, mon ange, je te remercie beaucoup de ton attention.