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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/595

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n’aurait pas souffert qu’un regard indiscret pénétrât dans les replis de son cœur ; mais la douleur, tournant ses regards vers celui qui était à ses yeux l’unique consolateur, lui arrachait d’éloquentes prières :

Oh ! mon Dieu ! daigne calmer une âme qui t’adore ! Si mon cœur, plein de tes perfections, n’a jamais balancé un instant entre l’univers et toi ; si, dans ces momens où l’homme abusé croit jouir, je fus toujours disposée à quitter la vie sans regret, fais que l’inconstance ou le mépris des hommes ne soient pour moi qu’une source de comparaisons qui m’élèvent vers le ciel. N’arrache pas de mon cœur un sentiment trop cher, mais diminue, si tu le juges à propos, le trouble qu’il y fait naître. Permets-moi d’épancher mon âme tout entière et, si je m’abuse dans mes soupçons, ou rassure mon cœur étonné, ou retire-moi d’un séjour où tout est illusion. Précieuse chymère, tendresse parfaite et inaltérable, qu’êtes-vous devenue ? Longtemps je portai votre image dans mon cœur ; longtemps je vous crus réalisée comme ces malades qui donnent aux objets la couleur qu’ils portent dans leurs yeux ; depuis longtemps aussi le voile se déchire, et chaque jour me fait appercevoir plus clairement une funeste vérité. J’ai tout perdu ; je croyois tout retrouver. Une âme tendre, honnête et sensible m’a séduite ; j’ai cru le caractère l’ouvrage du sentiment, et c’est le sentiment qui est entièrement l’ouvrage du caractère ; dès que l’un est en contraste avec l’autre, le cœur cède toujours ; j’en fais aujourd’hui la centième épreuve, et la dernière est plus cruelle que les autres. Elle m’ôte les lueurs d’espoir qui me restoient encore, comme le dernier coup sur une blessure à moitié guérie qui la rouvre et la rend incurable. Arrangeons-nous, s’il est possible, avec cette affreuse découverte. Quoi ! ne puis-je substituer une illusion à une autre illusion ? Imprudente que je suis ! j’ai tout sacrifié à ma chymère ; j’ai réuni toutes mes forces sur un seul point ; il me manque et je tombe dans l’abîme. Je ne trouve pas une seule branche qui puisse arrêter ma chute. De la plus grande activité je passe à l’inaction totale ; mes goûts les plus vifs sont détruits ou du moins ils tiennent à la chaîne du sentiment. Une fois anéantie, ils périssent avec elle. Et comment retrouverai-je ce goût pour les lettres qui me faisoit oublier dans la solitude le tems, le monde et moi-même ? Toutes mes pensées me rappelleront un sentiment et feront naître un regret. Où retrouverai-je le goût vif du plaisir, quand on ne le partage plus et qu’on m’a fait perdre jusqu’au désir du bonheur ? Mon amour-propre est anéanti ; eh ! que m’importe ses succès, si je suis seule à en jouir ? La richesse n’est rien sans les goûts. Tout le vernis de la vie est effacé ; je la trouve laide sans ses ornemens. Peut-être porté-je dans mon sein le principe de ma destruction ; à quoi bon faire tant d’effort pour le détruire ? Je sens l’immortalité comme mon être ; le bonheur m’attend ; mais quelle foiblesse