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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/569

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devient libre, sans que le travail cesse d’être obligatoire. On voit que le communisme est lié au système des corporations et des maîtrises dans son sens le plus étroit. L’éducation est réglée comme le travail : il n’y aura pas d’autre philosophie morale que le système des lois ; la métaphysique se bornera à l’affirmation d’un être suprême, et il ne sera permis de rien ajouter à la métaphysique et à la morale au-delà des bornes prescrites par la loi. L’éloquence, la poésie et la peinture ne seront point interdites ; mais elles se borneront à célébrer les beautés physiques et morales de la nature. Enfin les lois pénales garantiront l’obligation du travail, mais qui garantira l’efficacité de ces lois ? C’est ce que l’auteur ne se demande pas. Rien de plus facile que d’aller au marché prendre ce dont on a besoin ; mais il est plus difficile d’imposer le travail à celui qui n’en attend rien : tout le monde est prêt à jouir, mais peu le sont à se fatiguer. Comment réglera-t-on la jouissance et comment encouragera-t-on au travail sans retomber dans l’inégalité et la propriété ? Quant à celui qui se refusera au. travail, comment l’y forcer sans en faire un serf ou un esclave ? Hors de la propriété individuelle, il n’y a de possible que le système des travaux forcés.

Tel est le rêve qu’une démagogie imbécile propose au peuple comme un idéal et qu’elle poursuivrait volontiers à travers des flots de sang. Tel est le rêve qu’a essayé de réaliser à la fin du XVIIIe siècle, par une entreprise demeurée impuissante, l’un des personnages le plus médiocres et le plus pauvres d’esprit qu’ait produits la révolution française, celui qui s’appelait lui-même le tribun du peuple et qui est connu dans l’histoire sous le nom de Caïus-Gracchus Babeuf. Quel était ce personnage ? Quelles étaient ses vues et ses idées, si tant est que l’on puisse appeler cela des idées ? enfin quels étaient ses projets ? Quelles causes le firent échouer ? Qu’est-ce enfin que cette fameuse conspiration de Babeuf [1] que l’on a crue longtemps une mystification politique, mais que nous connaissons aujourd’hui à fond, grâce à un des complices, Buonarotti, qui en a raconté l’histoire dans un livre plein d’intérêt ? C’est un des épisodes curieux de la révolution, qui mérite d’être raconté avec quelques détails.

  1. Les principales sources pour l’étude de cette question sont les Pièces publiées par le directoire et le Procès lui-même (an IV et an V), — le récit de la Conspiration de Babeuf par Buonarotti (1828), et plus récemment Babeuf et le Socialisme en 1796, par Edouard Fleury. Le livre de Buonarotti est particulièrement intéressant par les pièces inédites et les détails circonstanciés. Il avait tout su directement, ayant été lui-même un des chers du complot. L’article de la Biographie universelle est très incomplet. Il n’y est même pas fait mention des idées communistes de Babeuf.