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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/554

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ont exercée sur chacun des peuples qui ont été leurs tributaires. Jadis c’était seulement d’après les historiens que l’on essayait de se former une idée du style et du goût phénicien ; cette idée était donc nécessairement bien inexacte et bien incomplète.

Il y a cinquante ans, on ne connaissait pas mieux les routes de terre, celles qui traversaient les défilés du Taurus et les hauts plateaux de l’Asie-Mineure pour apporter jusqu’aux Grecs de l’Ionie et de l’Éolie ces mêmes modèles, ces mêmes formes et ces mêmes idées ; on n’aurait pu, comme on le fait aujourd’hui, indiquer les détours de ces voies et en compter les étapes. Muller ne connut aucune des découvertes de Fellows, de Texier et d’Hamilton ; pendant qu’il allait mourir en Grèce, ceux-ci plus heureux parcouraient sans accident une région d’un accès plus difficile et plus dangereux ; quelques années après, ils appelaient l’attention des érudits sur ces monumens qui, taillés dans le roc vif, rappellent par leur style et par leurs symboles ceux qui sont sculptés au flanc des rochers de la Haute-Assyrie. Quant à l’art lycien, c’est aussi après la mort d’Ottfried Muller que l’une des salles du Musée britannique en recueillait les précieux débris.

Avec la justesse naturelle de son esprit, Ottfried Muller avait compris tout d’abord combien les monumens répugnent à l’hypothèse qui prétendait expliquer par des emprunts faits directement à l’Égypte la naissance et les premiers progrès de l’art grec, mais les élémens lui manquaient pour apprécier l’intensité et la durée de cette influence plusieurs fois séculaire qu’ont exercée sur les Grecs de l’âge héroïque, d’une part, les Phéniciens, intermédiaires privilégiés entre l’Égypte et l’Occident, d’autre part, les peuples de l’Asie-Mineure, Cappadociens, Phrygiens, Lydiens, vassaux et élèves des Assyriens, avec lesquels ils communiquaient par des routes de caravane. On s’explique ainsi les lacunes, les erreurs et les exagérations de la thèse que Muller a soutenue dans tous ses ouvrages.

Les fâcheux effets de cette méprise s’accusent tout d’abord dans les premières pages de l’exposé historique, dans les chapitres consacrés à la période archaïque. Entreprenez, sans autre guide, l’étude d’une de ces salles de musée où les monumens de l’art oriental sont tout voisins des plus anciens monumens de l’art grec et de l’art étrusque ; à chaque pas vous remarquerez, de l’une à l’autre série, des ressemblances de toute espèce, ressemblances dans l’aspect général des motifs ainsi que dans l’emploi de certains attributs et de certains symboles. Ces ressemblances vous frapperont, mais elles vous surprendront plus encore ; vous ne saurez que répondre à qui vous demanderait d’où viennent tant de traits communs, parmi des différences qui se marquent d’autant plus que l’on descend le cours des âges et que l’on se rapproche davantage des beaux siècles de l’art.