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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/284

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l’Europe souffre depuis dix ans, les appréhensions qui l’agitent, les dépenses improductives qui la ruinent, les suspicions qui la divisent et la troublent auraient fait place aux bienfaits d’une paix longue et féconde dont tout entière elle aurait eu intérêt à se faire garante et dont l’Allemagne eût été la première à tirer profit.

Nous le concédons cependant, car le temps des récriminations est passé et ces heures douloureuses sont assez loin de nous pour qu’on puisse en parler froidement, il était bon que l’expérience se fît. Sans elle, on n’aurait jamais soupçonné les trésors d’idées fausses et de dangereuses illusions, ni l’abîme de haines, de jalousies et d’envie que recelait dans son sein, sous des dehors placides et sérieux, cette agglomération de quarante millions d’hommes installée au centre de l’Europe, race intelligente et forte, mais encore inexpérimentée et naïve, dépourvue d’imaginative, mais prompte à se rendre malade à force d’imagination quand la satisfaction de ses appétits est en cause, ayant entrevu en rêve son unité, aux dépens du voisin, avec des yeux d’enfant qui écoute des contes de fées, professant sur les moyens de s’enrichir des idées qui retardent de mille ans, et capable de se ruer à la conquête autant qu’elle est docile à se laisser tourner la tête par les pires sophismes de l’école. La campagne de France et l’acquisition de l’Alsace-Lorraine auront servi d’exutoire à tant de passions confuses et d’acres humeurs, et s’il en reste encore hélas ! au cœur de bon nombre d’Allemands un fonds peut-être inépuisable, du moins ceux que ces passions inassouvies menacent sont maintenant prévenus et en garde. La Prusse et l’Allemagne ont pu en prendre à leur aise et accomplir en toute liberté leur programme jusqu’au bout : tant mieux, puisqu’on a vu plus clairement ainsi ce que veut ce programme. Leur victoire même était nécessaire pour rendre la leçon profitable et complète, car une défaite subie par elle n’eût été qu’un ajournement. L’expérience, telle que l’Europe l’a laissée s’accomplir, s’est faite de plus dans les meilleures conditions scientifiques, et c’est ce qui la rend si instructive pour tous et si particulièrement humiliante pour ce peuple de savans, qui avait fondé le bon accueil qu’il attendait des Alsaciens sur la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, la forme de leurs crânes, leur patois et d’autres analogies de race trahissant incontestablement l’extraction germanique, — et qui pourtant les a trouvés aussi obstinément rebelles au joug allemand que le furent jamais Irlandais, Polonais ou Vénitiens contré leurs occupans étrangers.

L’expérience est en bonne voie, mais elle n’est pas achevée : la leçon aura coûté assez cher pour faire désirer qu’elle soit décisive. Il faut que l’Allemagne, qui a prétendu restaurer la politique de la force, éprouve ce que cette politique a de vain. Elle a inventé les nations armées ; il ne faut pas que, pour jouir du fruit de ses