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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/281

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rechercher la raison des choses, surtout quand ces choses font obstacle à ses vues politiques. Il a coutume d’aller droit à l’obstacle, et puisque la France se permet d’être redevenue plus riche que l’Allemagne et d’avoir chaque année de l’argent de reste, tandis que sa rivale ne sait plus où en prendre pour soutenir son état et son rang militaire, M. de Bismarck avait tout simplement conçu le plan hardi de mettre l’empire germanique en mesure de faire des économies tout en gardant l’Alsace-Lorraine, et de stériliser entre les mains de la France l’argent qu’elle voudrait appliquer aux dépenses de la guerre. C’est dans cette vue qu’il méditait, au printemps dernier, de surprendre l’Europe par une proposition de désarmement général, dont le vieil empereur d’Allemagne eût pris l’initiative. On devine l’apparence de sereine grandeur qu’à l’aide de quelques habiletés de rédaction une telle invitation aurait prise sous la plume de l’auguste octogénaire et l’émotion universelle qui en fût résultée. L’Europe est tellement excédée par ces armemens à outrance, auxquels ne peuvent même plus se soustraire des pays comme la Belgique, la Suisse et les états Scandinaves que la nature ou la diplomatie suffisait autrefois à protéger, et la plupart des puissances souffrent si douloureusement des extravagantes autant qu’improductives dépenses que la situation générale leur impose, qu’une semblable proposition avait beaucoup de chances d’être accueillie par acclamation, si ce n’est par la France, que l’état prospère de ses finances affranchit des préoccupations d’argent et à laquelle le soin de sa sécurité et de son influence commande de ne point interrompre une réorganisation militaire qui commence à peine à fonctionner avec un peu de régularité. C’est bien ce que prévoyait M. de Bismarck, dont toute la politique extérieure ne vise qu’à isoler et à affaiblir la France, depuis que l’intervention inopportune de la Russie et de l’Angleterre l’a empêché, en mai 1875, d’en achever l’écrasement. De deux choses l’une : ou la France aurait refusé de condescendre pour sa part au vœu du vieil empereur, et dans ce cas les clameurs de la presse d’outre-Rhin l’eussent dénoncée, à la face de l’Europe et du peuple allemand, comme nourrissant effectivement ces arrière-pensées de revanche dont on l’avait toujours soupçonnée et qu’il devenait urgent de réprimer une fois pour toutes ; ou bien, au contraire, la France, craignant de se trouver encore une fois isolée en Europe, consentait à adhérer au programme commun de désarmement, et c’était pour l’Allemagne la plus belle partie qu’elle pût rêver de gagner, car toute la richesse française eût perdu de ce jour toute puissance politique. M. de Bismarck avait par surcroît pris ses précautions pour assurer au groupe germanique, par le renouvellement simultané, pour une longue période, des budgets militaires