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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/280

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de se trouver dépossédée de ce monopole. Ayant été la première à industrialiser la guerre en la dépouillant de tout ce qu’elle avait d’héroïque, pour en faire une machine où la force agencée et débordante du nombre supplée à la bravoure et qui a remplacé l’arme blanche par le tir plongeant, elle a réduit tout le problème à une question d’outillage, c’est-à-dire d’argent. Aussi, comme il arrive souvent, ce sont les inventeurs qui ont été les premiers ruinés par leur invention, si bien qu’on les a vus rapidement tomber, de chute en chute, du militarisme dans le paupérisme, le socialisme, le protectionnisme et le pessimisme, tous vilains mots de même terminaison et qui ont même fin. C’est beaucoup de chutes et tomber de bien haut par pur amour du soldat et du territoire alsacien.

On dirait, par la tournure imprimée à sa politique, que l’empire allemand a pris à tâche de démontrer qu’il n’est pour la civilisation qu’un embarras, une gêne et une inquiétante menace, et il faut avouer que cette démonstration est bien près d’être complète. L’Autriche elle-même, la seule alliée avouée qu’il conserve, s’est vue contrainte d’aviser aux moyens de n’être pas coupée du reste de l’Europe par les lignes douanières dont l’Allemagne renforce ses lignes de forteresses, afin d’arracher au commerce l’argent dont elle a besoin pour continuer à vivre. M. de Moltke en parlait à son aise, en soldat qui sait que la Prusse aime le militaire et ne sait rien lui refuser, quand il affirmait la nécessité de maintenir pendant un demi-siècle l’état de paix armée. C’est un état qui coûte cher, surtout à un pays encore si inexpérimenté dans l’art de produire honnêtement des capitaux. Après que toutes les sources de revenus où le fisc peut puiser ont été tour à tour desséchées, il ne reste plus guère à l’Allemagne, comme « matière imposable » que le tabac, dont M. de Bismarck médite de soumettre la vente au monopole de l’état. Maigre filon pour le budget, dans un pays dont la population montre si peu de répugnance à fumer des feuilles, des fanes et des herbes quelconques, pourvu qu’elle en puisse tirer beaucoup de fumée à bon compte ! Pour rendre en Allemagne le monopole des « tabacs » vraiment productif, il faudrait énergiquement se décider à soumettre du même coup à l’exercice fiscal tous les vergers et les potagers de l’empire, ce qui serait d’ailleurs un admirable moyen d’accroître promptement l’armée des fonctionnaires impériaux.

Le mauvais état financier de l’Allemagne préoccupe bien légitimement de plus en plus M. de Bismarck, depuis surtout qu’il est devenu évident pour tout le monde que le seul embarras sérieux que sa politique antifrançaise ait en définitive réussi à créer à la France, est l’embarras des richesses. Cela est bien propre à bouleverser toutes les notions économiques du chancelier. Mais à la différence de la majorité de ses compatriotes, il ne s’attarde pas à