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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/275

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subtilités. De même, ils se refusent à croire sans preuves à la mission civilisatrice à laquelle prétendent les Allemands : pour se faire missionnaire, il faut avoir un dogme à prêcher, et l’Allemagne n’en connaît point d’autre que la prééminence native de la race germanique. C’est trop peu en vérité. Telles choses qui peuvent être bonnes à dire en famille et même propres à fonder un culte domestique deviennent parfaitement ridicules quand elles sont criées sur les toits, et le Credo quia absurdum n’est plus de notre temps. Si l’Allemagne a démontré qu’elle avait la force matérielle qui peut suffire à légitimer l’esprit de conquête, il lui reste encore à faire voir qu’elle possède à un égal degré la force d’expansion qui seule autorise la prétention à la domination. L’érudition ne fait pas la puissance, pas plus que le savoir n’est la science. Quand les Alsaciens-Lorrains voient l’Allemagne si inhabile à justifier ses grandeurs et si impuissante à s’acquitter envers eux des plus vulgaires devoirs du conquérant, ils doutent de sa mission providentielle et ils lui prouvent en tout cas, par l’abandon où ils laissent l’université de Strasbourg, qui cependant leur impose de si lourds sacrifices d’argent, que l’apostolat que les docteurs allemands ont rêvé d’exercer parmi eux risque de n’être jamais qu’un apostolat in partibus.

Un seul point jusqu’ici est de toute évidence, L’Alsace-Lorraine conquise et la rançon de la France payée, la Prusse, provisoirement satisfaite, entend garder l’enjeu et faire charlemagne. Soit ! si c’est sa façon à elle de faire les choses impérialement. Seulement dans ce jeu de la force et du hasard, elle a mal fait son compte ; trop confiante dans sa puissance matérielle et procédant avec cette absence de mesure qui paraît être un défaut plus particulièrement germanique, elle n’a pas su résister à la tentation d’être inexorable ; elle croyait la France si bien agonisante que la dépouiller ne lui a point suffi et qu’elle l’a mutilée : c’en était trop. La France a bondi sous le coup ; ce qui devait servir à l’achever est devenu pour elle un stimulant. On paraît avoir trop spéculé à Berlin sur la théorie de l’esprit oublieux des peuples, que M. de Bismarck est allé naguère développer à Vienne, avec un sérieux frisant la raillerie. Les peuples oublieux ? Non pas les Allemands, à coup sûr, eux qui n’ont pas encore pardonné aux Français la mort de Conradin, et qui savent si bien concilier leurs intérêts avec leurs sentimens que ces mêmes « grandes ruines des bords du Neckar et du Rhin » qu’il y a quelques mois encore M. de Moltke signalait comme « monumens durables des défaillances de l’Allemagne d’autrefois et de l’insolence de ses voisins, » servent depuis des siècles, avec un succès égal, aux aubergistes à s’enrichir et aux patriotes à méditer. Peut-être le chancelier impérial, en faisant allusion à Vienne aux peuples oublieux, comme le sont en effet volontiers Autrichiens et