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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/273

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l’amour des Français : ses préférences sont à la fois celle d’un homme de goût et d’un homme de cour, captivé par les traditions d’élégance et de sociabilité que le grand Frédéric avait tenté de transplanter de Versailles à Potsdam.

M. de Manteuffel est en effet, avant tout, un conservateur prussien : il en a le piétisme comme l’esprit de discipline et le « loyalisme » envers la couronne. Toute sa carrière n’a été que la constante mise en pratique de la devise nationale : Mit Gott, für Kœnig und Vaterland. L’empereur, qui lui témoigne dans l’intimité une affection de frère et en public une confiance absolue, a toujours été sûr de trouver en lui l’homme de tous les dévouemens. J’ai rappelé plus haut la façon dont M. de Bismarck a décidé le feld-maréchal à se rendre en Alsace. Il s’y est présenté en père plutôt qu’en chef, avec une modeste résignation qui est encore un des traits de son caractère. Quand il reçut, en janvier 1871, l’ordre d’entreprendre la célèbre marche de flanc qui eut pour conséquence de porter la déroute dans l’armée du général Bourbaki et de la rejeter en Suisse, le futur feld-maréchal écrivit le billet suivant à sa femme : « Ma chère Bertha, lorsque ce mot te parviendra, tu sauras déjà par le télégraphe si ton mari a en lui l’étoffe d’un général d’armée ou s’il n’en a que les prétentions. » Rien de plus ; le roi commande, Dieu bénira l’œuvre s’il lui plaît.

A l’âge où l’enfant se transforme en adolescent, M. de Manteuffel a été l’élève de Mme de Krudener, qui lui pronostiqua les plus hautes destinées. La blonde visionnaire paraît avoir transmis à son élève quelque chose de son mysticisme, et cette tendance s’accroît communément avec l’âge. De cette tournure donnée à son éducation première viennent sans doute chez le feld-maréchal l’abnégation et le doux sentimentalisme qui percent dans ses actes. Son caractère est formé d’un curieux mélange de fatalisme historique et de soumission à la volonté divine : on dirait d’un mariage mystique entre Hégel et Mme Guyon. Parfois aussi ses propos trahissent quelque chose de cette philosophie suivant laquelle « les malheurs particuliers font le bien général, de sorte que plus il y a de malheurs particuliers et plus tout est bien, » par la raison que Dieu ne saurait mal faire et que rois et sujets ne sont entre ses mains que des instrumens de ses sacrés desseins. Tel a été à peu près le thème des diverses allocutions que M. de Manteuffel a tenues à son arrivée en Alsace-Lorraine. Il s’est montré tout pénétré de la doctrine de saint Paul sur l’obéissance due aux puissans, doctrine dont il ne fait pas seulement un article de foi, mais bien une base de gouvernement.

Il a certainement une vue exacte de la situation quand, s’attachant à prendre les Alsaciens-Lorrains par le sentiment, il renonce à leur démontrer, contre toute évidence, qu’ils ont gagné