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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/269

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l’Alsace-Lorraine servait à la politique prussienne d’instrument excellent pour assouplir l’Allemagne entière au système de gouvernement militaire, pour la tenir en haleine après avoir déjà servi à la ruer à la conquête, et enfin pour tirer d’elle des sacrifices que, sans le prétexte d’avoir, à défendre ensemble cette conquête commune, elle eût difficilement consentis et encore moins endurés si longtemps.

A présent la situation s’est sensiblement modifiée ; au point de vue militaire, le « glacis, » dont l’outillage est au complet, n’exige plus que de menues dépenses d’entretien, et de son côté l’Allemagne, d’ailleurs bien revenue de l’engouement que lui avait inspiré la possession de l’Alsace-Lorraine, est suffisamment prussifiée pour faire entrevoir le moment où l’on pourra se remettre à médiatiser : c’est une tradition à renouer, et c’est naturellement par l’Alsace-Lorraine qu’il conviendra de commencer. Comme M. de Bismarck serait bien servi dans ses desseins s’il parvenait à persuader aux Allemands que les Alsaciens, les Lorrains surtout, sont décidément ingouvernables et que, pour les mater, il n’y a rien qui vaille le système préconisé dès les premiers jours par M. de Treitschke ! Quel bel argument fournirait au chancelier impérial l’échec trop probable de la mission de M. de Manteuffel ! « L’autonomie » reconnue impossible, la solution serait toute trouvée : la Prusse, en s’offrant à assimiler les « indomptables » Lorrains, se ferait un devoir patriotique de prolonger la régence de Trêves jusqu’au sud de Metz, de façon à retourner contre la France un « coin » bien autrement redoutable, sur une frontière ouverte, que ce pauvre coin émoussé de Lauterbourg, que l’Allemagne affectait de dénoncer comme une perpétuelle menace contre son repos. Quant à l’Alsace, on verrait : cette région a été de tous temps particulièrement exposée à l’infiltration allemande. On espère qu’un jour arrivera où la population d’outre-Rhin étant devenue prépondérante en Alsace, il sera facile de lui persuader que, puisque la famille politique allemande, telle qu’elle est constituée, n’a pas place dans son sein pour une république, il est de son intérêt, si elle veut être promue au rang d’état confédéré, de se choisir un souverain ; et quel choix, dans ce cas, serait plus indiqué que celui du grand-duc de Bade, allié à la famille impériale et qui attend encore la récompense du zèle que son artillerie a mis à bombarder Strasbourg ? Ce serait assurément une satisfaction historique de haut goût et comme une tardive revanche de Tolbiac que la reconstitution, de la Forêt noire aux Vosges, de l’antique duché de l’Allemagne érigé en royaume, et cette satisfaction suffirait sans doute pour consoler le reste de l’Allemagne de n’avoir point de part au gâteau.

La question que M. de Bismarck tient pour « ouverte » indique qu’il existe dans sa pensée d’autres raisons que les obstacles