Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/268

Cette page n’a pas encore été corrigée


impossibilité à imaginer pour chacune des deux fractions un gouvernement séparé. Au surplus, il me faut confesser que je n’ai pas l’intention de me faire actuellement une opinion sur cette question, qui appelle des études politiques et militaires approfondies ; je le puis d’autant moins que j’ignore ce qu’en pensent les gouvernemens confédérés. »

M. de Bismarck n’a pas l’habitude, on le sait, de perdre ses paroles et il est, par contre, coutumier de ballons d’essai de ce genre. Dans la circonstance, son intention n’est pas douteuse : il voudrait familiariser les « copropriétaires » de l’Alsace-Lorraine avec l’idée d’un dépècement profitable à la Prusse. Le désintéressement que cette puissance a montré en 1871 en ne s’annexant directement aucune parcelle de ce territoire, qu’il lui eût été alors si facile pourtant de se faire adjuger tout entier, a paru contraire à toutes ses traditions, car depuis un siècle que la Prusse fait parler d’elle, chacun de ses pas a été marqué par un accroissement du domaine royal des Hohenzollern. A l’heure du triomphe, M. de Treitschke, l’ardent apôtre de la politique historique, l’avait dit nettement au Reichstag : « J’aurais souhaité que ces pays fussent incorporés à l’état prussien, et cela par une raison toute pratique. Je m’étais dit : La tâche de ramener à notre pays ces rameaux qui lui sont devenus étrangers est si grande et si difficile qu’il ne la faut confier qu’à des mains éprouvées, et où existe-t-il dans l’empire allemand une force politique qui ait autant que l’antique et glorieuse Prusse fourni des preuves de son don de germaniser ? Il m’est bien permis de le dire sans être taxé de jactance, à moi qui ne suis pas né Prussien (M. de Treitschke est de Dresde) : cet état a arraché les Prussiens eux-mêmes à la Pologne, les Poméraniens à la Suède, les Frisons à la Hollande, les Rhénans à la France, et elle recule journellement encore de quelques pouces vers l’est les bornes de la civilisation allemande. C’est à cette force éprouvée, pensais-je, que nous devrions confier du côté de l’ouest aussi la tâche d’y être le héros et l’augmentateur de l’empire. »

M. de Bismarck pense sans doute tout à fait de même, et si Dieu lui prête vie et favorise ses desseins, il se fera un vrai plaisir d’être « l’augmentateur » que M. de Treitschke réclame et de montrer au fougueux professeur d’histoire de l’université de Berlin qu’il est, avec le temps, moyen de mettre tout le monde d’accord, pour qui sait attendre et saisir le moment opportun. Il y a huit ou neuf ans, la Prusse ne se souciait pas du cadeau, car il lui semblait de beaucoup préférable de porter au compte commun de l’empire la mise en état de son « glacis. » D’un autre côté, il lui parut sage de renoncer à un avantage immédiat en vue d’un résultat plus grand que lui réservait l’avenir. Constituée en pays indivis,