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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/225

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nation qui s’abandonne, il doit travailler à élever son niveau, en la dotant d’une aristocratie de l’intelligence ; mais cette entreprise demande un esprit libre et une main vigoureuse. Le mal est que les gouvernemens démocratiques viennent en aide à la médiocrité, qu’ils se font ses complices, non-seulement en peuplant les administrations de fonctionnaires qui n’ont pas d’autre mérite que leurs opinions, mais en portant dans l’instruction publique des vues utilitaires et des méthodes d’Un effet douteux. On ne peut trop les louer de leur sollicitude pour les écoles primaires, de leur empressement à les multiplier partout, mais leur façon d’entendre l’enseignement secondaire prête à la critique. L’éducation classique reposait sur ce double principe que rien n’est plus utile en ce monde que l’inutile, et que les études les plus propres à fortifier l’esprit sont les plus convenables à la jeunesse. Tout en l’instruisant, on s’occupait surtout de lui apprendre à apprendre, et on avait découvert que les mathématiques et les humanités sont la meilleure gymnastique de l’intelligence. Les démocraties se sont brouillées avec Montaigne ; elles ne jugent plus comme lui qu’une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine, qu’un instituteur avisé ne considère pas un cerveau d’enfant comme un entonnoir où l’on peut tout verser pêle-mêle et sans choix, qu’il importe plus de forger les esprits que de les meubler, « qu’on les rend serviles et couards pour ne leur laisser la liberté de rien faire de soi, » qu’une chose bien sue et bien digérée profite plus à l’entendement que tous les à-peu-près du monde. En réformant l’instruction publique, les démocraties se proposent de préparer tous les petits électeurs en espérance à bien remplir un jour leurs devoirs civiques, et en même temps elles tiennent à meubler leur cerveau de toutes les connaissances nécessaires à la consommation personnelle d’un citoyen qui se respecte et qui veut se mettre en état d’en remontrer à son curé. On leur enseignera dès l’âge de douze ans beaucoup de morale, les droits de l’homme et un peu de physique, un peu de chimie, un peu de zoologie, un peu de botanique, un peu de géologie, un peu de minéralogie, un peu de tout. Rien de plus admirable que la science, pourvu qu’on l’enseigne scientifiquement ; mais le moyen de rien démontrer à un apprenti physicien qui ne sait pas un mot d’algèbre et qui joue encore à la marelle ? Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit ; on entend seulement réduire la science en une sorte de catéchisme que l’enfant apprendra par cœur comme l’autre et qui est peut-être destiné à remplacer l’autre.

On peut se représenter un pays où l’enseignement primaire ne laisserait rien à désirer et où les universités pourvues des plus admirables laboratoires, ne serviraient pas à grand chose, un pays où tout le monde saurait lire et écrire et dans lequel on n’écrirait et ne lirait rien qui