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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/224

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bonne administration, des fonctionnaires qui sachent leur métier ; or pour le savoir, il n’est pas mal de l’avoir appris. Un gouvernement doit être assez modeste pour ne pas croire qu’il confère avec le titre la capacité. La grâce légitimiste, la grâce bonapartiste, la grâce républicaine, peuvent bien donner à un homme la foi, surtout la foi en lui-même ; elles ne lui donneront pas les œuvres. L’enthousiasme, aidé de l’écriture, peut à la rigueur faire un garde champêtre, il aura de la peine à faire un ingénieur. Nous savons ce que c’est qu’un pont solide qui supporte les charges et le choc des grandes eaux ; nous ne voyons pas aussi bien ce que c’est qu’un pont républicain, et nous y regarderons à deux fois avant de passer dessus [1]. » Après tout, si le pont vient à crouler, on le rebâtira. L’essentiel est que le gouvernement puisse procurer à ses amis toutes les places qu’ils lui demandent et fournir aux députés tous les agens électoraux dont ils ont besoin pour conjurer les inconstances du suffrage universel. Pourquoi l’état n’a-t-il pas encore racheté les chemins de fer ? Les profanes ne voient dans un chemin de fer qu’un moyen d’aller plus vite ; pour un député, c’est autre chose. Il se dit que si l’état avait racheté la ligne qui traverse son arrondissement, chefs de gare et hommes d’équipe recevraient l’ordre de travailler à sa réélection, qui lui parait douteuse. Rien n’est plus propre à exalter son imagination, à exciter sa gourmandise ; l’eau lui en vient à la bouche.

Le régime démocratique offre de grands avantages qu’on aurait bien tort de méconnaître. Il est plus conforme que tout autre à la justice et plus favorable au bien-être, aux aises de la vie, à l’égale répartition du bonheur et de l’espérance. Il rend les peuples non-seulement plus heureux, mais plus humains ; n’a-t-on pas remarqué que les mœurs s’adoucissent à mesure que les conditions s’égalisent ? Dans les circonstances ordinaires, le penchant des démocraties ne les porte ni aux grandes perversités ni aux crimes éclatans ; ce qu’il faut appréhender poubelles, c’est plutôt l’affaiblissement des caractères, le laisser-aller des volontés, le goût du médiocre en toutes choses. « J’avoue, disait Tocqueville, que je redoute bien moins pour les sociétés démocratiques l’audace que la médiocrité des désirs. Ce qui me semble le plus à craindre, c’est qu’au milieu des petites occupations incessantes de la vie privée, l’ambition ne perde son élan et sa grandeur, que les passions humaines ne s’y apaisent et ne s’y abaissent en même temps, de sorte que chaque jour l’allure du corps social ne devienne plus tranquille et moins haute. »

Le gouvernement n’est pas seulement appelé à être l’arbitre des intérêts, il a aussi pour tâche de réagir contre les faiblesses d’une

  1. M. Bersot, dans un article du Journal des Débats du 8 Janvier 1880.