Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/223

Cette page n’a pas encore été corrigée


Les faibles cherchent à se donner l’apparence de la force en faisant des actes d’étourderie et l’apparence de l’activité en tracassant beaucoup. Les démocraties ont l’humeur impatiente, elles brusquent les aventures, elles veulent toucher à tout et tout faire à la fois, elles méprisent le passé, et on dirait qu’elles ne croient pas à l’avenir, elles se hâtent comme si le monde devait finir demain. Le pape Pie IX disait que le feu roi Victor-Emmanuel ne craignait pas Dieu, mais qu’une fois par semaine il avait peur du diable. C’est un redoutable métier que celui de législateur quand on a la crainte de Dieu, c’est-à-dire le respect de l’éternelle justice ; il n’en est pas de plus facile quand on ne traite qu’avec le diable, c’est-à-dire avec un parti à qui on veut complaire coûte que coûte. On s’agite, on se presse, on se prépare des repentirs. On promulgue des décrois qu’il faudra révoquer, on accouche avant terme de lois qui ne seront pas viables. On ne compte pas avec le temps, on s’imagine qu’il ne fait rien à l’affaire, on ne songe pas qu’il mûrit tout, qu’il est le secret de tout, que le temps, c’est de l’espérance pour tout le monde. On prend quelquefois au pied levé des décisions de la dernière gravité et on n’a garde de réfléchir aux conséquences. On se flatte que les peuples se résignent toujours aux faits accomplis ; on oublie qu’il est des faits impossibles à accomplir, qu’on n’en trouve pas la fin. Arrive-t-il qu’on prenne une sage et utile mesure, la précipitation avec laquelle on procède lui donne l’air d’un mauvais coup.

C’est une chose assez étrange de voir des sociétés fortes, puissamment organisées, dont le gouvernement plie à tous les vents, comme un roseau. Il n’est pas moins étrange de voir des nations qui ne s’occupent de politique qu’à leurs momens perdus et dont le gouvernement réduit tout à la politique. C’est ce qui arrive souvent dans les démocraties. La politique y joue un rôle exorbitant, elle s’y fait la part du lion, elle y préside à tout, mais principalement au choix des fonctionnaires. Tels ministres consacrent leurs veilles à épurer indéfiniment leur personnel, qui ne leur paraît jamais assez pur. S’agit-il de nommer un juge de paix ou un percepteur, ils regardent non au mérite, mais aux opinions. La souplesse, la docilité, leur paraissent les premières des vertus ; ils professent un souverain mépris pour les connaissances spéciales, pour les hommes de métier, vieillis sous le harnais ; leur faveur n’est acquise qu’aux candidats bien pensans. Ils ne peuvent souffrir qu’on se retranche dans l’exercice paisible de sa profession, ils n’admettent pas que qui que ce soit ait été mis au monde pour y rendre des arrêts et non des services. Un homme de beaucoup de cœur et de beaucoup d’esprit, qui a laissé à tous ceux qui l’ont connu un ineffaçable souvenir et les plus vifs regrets, écrivait peu de temps avant sa mort : « Il est naturel qu’un gouvernement désire avoir une administration dévouée à son principe, mais il doit désirer avant tout une