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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/222

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ses nerfs, on parle bas devant lui, on lui cède la première place, et s’il consent à se déclarer satisfait, on lui sait un gré infini de sa condescendance. Les gouvernement démocratiques ne se donnent pas beaucoup de peine pour plaire aux gens modérés ; ils les renvoient au témoignage de leur bonne conscience, qui est chargée de les récompenser. En revanche, ils se soucient beaucoup de se faire agréer par les exagérés de leur parti. On a pour eux d’inépuisables complaisances, on répond à leurs incartades par des aménités, à leurs injures par d’obligeans sourires, on s’obstine à leur tendre une main qui a été cent fois repoussée. Quand ces atrabilaires ont d’aventure un bon mouvement, quand ils renoncent à faire du tapage dans la rue, quand ils décommandent une manifestation dangereuse pour le repos public, quand ils ont la magnanimité de se soumettre à la loi comme tout le monde, on se récrie sur ce beau trait, on s’extasie sur leur sagesse, on les donne en exemple à toute la terre, même aux honnêtes gens, on éclate en transports de reconnaissance, on verse des larmes d’attendrissement. Deviennent-ils trop exigeans, on parlemente avec eux. Le gouvernement leur dit d’un ton modeste : « Je vous jure que dans le fond nous sommes de votre avis. Sur quoi porte noire dissentiment ? Il ne s’agit que d’une nuance ; se fâche-t-on pour une nuance ? Vous ne tenez pas assez compte de la difficulté de notre situation ; quand on est aux affaires, on découvre combien les choses sont compliquées. De grâce, mettez-vous à cotre place. » A quoi ils répondent : « Mais c’est précisément ce que nous demandons et ce qui finira par arriver. » C’est ainsi, qu’on voit souvent dans les démocraties un gouvernement composé d’hommes raisonnables, qui font leur principale étude de satisfaire les gens déraisonnables un gouvernement modéré qui pactise sans cesse avec les immodérés, de telle sorte que les opinions extrêmes deviennent le meilleur moyen d’arriver à tout. — « Fâcheuse situation pour un état, s’écriait en 1873 un conservateur espagnol, que de devoir son salut à la tempérance des fous ! »

Si savoir céder à propos est la moitié de l’art de gouverner, on n’est pas un homme d’état quand on ne sait pas résister aux caprices de ses amis et à ses propres entraînemens. Les sauvages ne sont contons que lorsqu’ils mangent leurs ennemis, et les passions politiques tiennent du sauvage. Sans contredit un gouvernement représente les idées et les principes du parti qui l’a mis au pouvoir, mais il représente aussi la paix publique, dont il répond, les intérêts généraux du pays, dont il est le garant, les droits des minorités dont il a la tutelle. Un gouvernement qui ne s’occupe que de cultiver ses amitiés manque, à la première de ses lâches, qui est de servir d’arbitre entre les partis et de ne réduire personne au désespoir ; mais, pour être arbitre, il faut être fort et se sentir capable de refuser quelque chose à ses amis.