Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/193

Cette page n’a pas encore été corrigée


Dans la chambre des communes, nul n’avait plus de talent que Canning, tour à tour l’adversaire et l’allié de Castlereagh, toujours son ennemi intime. Bon écrivain, orateur éminent, Canning avait tenu une place brillante dans les cabinets de Pitt et du duc de Portland, dont Castlereagh était aussi membre. Un duel entre eux, à la suite d’un débat futile, sembla les séparer pour toujours. Bien que le duel fût alors dans les mœurs anglaises plus qu’à présent, il était au moins singulier de voir deux membres du gouvernement vider une querelle les armes à la main. Canning se fâcha de n’être mis qu’au second rang dans un cabinet dont lord Perceval, son inférieur par le talent et par la réputation, avait la présidence. Sept ans plus tard, en 1816, fatigué de ne plus rien être, il se trouva heureux de rentrer dans le ministère dont lord Liverpool était le chef et lord Castlereagh le ministre des affaires étrangères, avec la situation modeste de président du bureau du contrôle. On a répété, à propos de Canning, le mot de Voltaire : que les hommes réussissent plus par leur caractère que par leurs talens. Doué de qualités éminentes, réputé le plus grand orateur de son époque, il ne s’était encore montré, ni assez prudent ni assez patient pour obtenir le pouvoir auquel il se croyait des droits.

On ne peut dire que la Grande-Bretagne manquât d’hommes d’état à l’époque qui nous occupe, puisque dans l’opposition aussi bien qu’au pouvoir, il y avait des talens remarquables, sinon de premier ordre, mais il leur manquait à tous les qualités singulières qui font que les hommes d’état guident les événemens au lieu de se laisser guider par eux.


II

La paix fut accueillie avec joie d’un bout à l’autre de l’Angleterre. Le pays s’était enrichi pendant une longue période de guerre ; quel degré de prospérité ne devait-il pas atteindre lorsque le commerce serait libre entre toutes les nations du globe et que l’Europe entière allait transformer ses ennemis de la veille en consommateurs ? Avec plus de perspicacité, on aurait deviné que cette prévision ne se réaliserait pas. En Allemagne, en France, en Espagne, la guerre avait eu pour effet, non de supprimer les besoins, mais d’entraver l’industrie, les opérations commerciales ; les usines n’avaient pu s’établir, les ouvriers avaient été enrôlés sous les drapeaux, les navires de la Grande-Bretagne avaient accaparé les transports parce qu’il n’y avait sur la mer de protection que pour eux seuls. La paix conclue, les capitaux enfouis se montrèrent ; la main-d’œuvre s’offrit à bon marché ; les soldats licenciés