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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/177

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Ledesma, chevalier de Calatrava, il y eut un commencement d’instruction, où furent entendus un très grand nombre de témoins, la plupart domestiques de grands seigneurs, qui, eux, se gardèrent bien de comparaître. Leurs dépositions sont vagues, sans précision. Presque tous ne font que répéter des on-dit (oyò decir, dice haber oido). Interrogé lui-même à plusieurs reprises, le prisonnier se défendit avec beaucoup d’assurance et de hauteur. Il se borna à dire qu’il avait agi en tout par ordre du roi ; que son seul crime était d’avoir reçu de grandes faveurs de sa majesté, qui avait le droit de les accorder. C’était précisément le système de défense qu’avait adopté, devant la commission du parlement de Paris, la veuve du maréchal d’Ancre, Éléonore Galigaï. Il concluait en demandant dès juges, offrant de passer de la juridiction de l’église à celle des tribunaux ordinaires, mettant d’ailleurs ses ennemis au défi de lui faire son procès. Le procureur-général, agent docile de don Juan, l’accusa de haute trahison dans son réquisitoire, en punition de quoi il demandait sa tête et la confiscation de tous ses biens. Don Juan et les conjurés, qui connaissaient la cour, ses usages et leurs propres méfaits, ne relevèrent jamais cette accusation. Ils ne voulurent ni procès, ni débats contradictoires ; ce qui ne les empêcha pas de procéder immédiatement à la confiscation des biens. Les meubles et joyaux, l’argenterie, les tableaux, la garde-robe, la sellerie furent mis publiquement à l’encan. On vendit jusqu’à la dernière chemise du prisonnier, sans s’inquiéter de savoir s’il en manquait dans sa prison. Le procès-verbal de la vente mérite d’être étudié à tous égards. C’est en particulier une page curieuse de l’histoire du luxe et des arts décoratifs en Espagne au XVIIe siècle.

L’imagination populaire avait singulièrement exagéré les trésors qu’elle supposait en possession du favori. Le résultat. de l’inventaire fût une déception pour le public, et le bruit courut aussitôt que les auteurs de la révolution avaient faussé les chiffres et diminué à dessein la part du roi pour dissimuler la part qu’ils s’étaient adjugée à eux-mêmes. La vente à l’encan produisit 7,919,468 réaux de vellon, somme à laquelle vinrent s’ajouter 2,856,262 réaux en argent monnayé [1]. Telles furent les dépouilles de l’homme qui avait disposé pendant près de huit ans des richesses de la monarchie de l’Espagne et des Indes. Mazarin à sa mort laissa un peu plus.

Le scandale de la violation à main armée du monastère de l’Escurial ne pouvait passer inaperçu en pareil temps et dans un pays

  1. Les deux sommes réunies donnent 10,775,730 réaux. Le real de vellon vaut en argent de France 0 fr. 267, ce qui produit environ 3 millions de francs.