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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/143

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rationnel ? Non-seulement le plaisir n’est qu’un effet de certaines causes, mais encore il n’est, peut-on ajouter, qu’un mode de l’être, une simple manifestation de l’être à lui-même. Ce mode répond à un certain état ou à une certaine action de l’être ; la science, pour l’apprécier, doit donc remonter à l’être même et aux lois objectives de son développement. Bien plus, le plaisir proprement dit n’est qu’une partie et non un tout ; le tout serait la félicité, comme l’école anglaise le reconnaît ; mais cette félicité même nous apparaît encore comme une simple manifestation de l’état où l’être se trouve ou de l’action qu’il exerce ; la félicité est donc encore une conséquence des lois scientifiques de l’univers, non un principe. A l’être heureux la science peut toujours demander : Pourquoi es-tu heureux ? — Le bonheur est la satisfaction de la volonté et de ses tendances ; on est heureux quand on possède pleinement ce qu’on veut ; le plaisir suppose donc la tendance, la tendance à son tour suppose la vie et l’activité ou, si l’on préfère ce mot, la volonté. C’est par conséquent l’activité et la vie qui est primitive pour la science, et c’est le plaisir qui, sous tous les rapports, est dérivé. Voilà les principes de l’idéalisme, et ils ne sont pas en contradiction formelle avec le naturalisme anglais.

Non-seulement, selon les idéalistes, le plaisir peut ainsi se juger au nom de la science, il le peut aussi au nom de la nature même. Les deux points de vue sont d’ailleurs inséparables. Ici encore, l’école de Darwin et de M. Spencer s’écarte de l’utilitarisme primitif. La nature, telle que la cosmologie nous la révèle, ne se soucie pas autant du plaisir et de la peine que semblaient le croire les premiers utilitaires. Ce ne sont là pour la nature que des phénomènes particuliers perdus dans l’ensemble des choses. Elle va devant elle sans se préoccuper des êtres qu’elle fait souffrir. La grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un, c’est l’évolution. Un travail se fait dans l’univers où le bonheur et le malheur des individus semblent compter pour bien peu. Le plaisir et la peine paraissent jouer le même rôle dans les opérations de la nature que la chaleur dans le fourneau du chimiste : il y a des élémens chimiques qui ont beau être en présence, ils ne se combinent pas tant qu’on ne les a pas élevés à une certaine température ; mais, une fois combinés, ils ne se séparent plus, même à la température normale. La joie et la souffrance individuelles, les catastrophes de la nature, les révolutions sanglantes de l’histoire sont comme cette chaleur élevée qui produit des combinaisons nouvelles, et ces combinaisons demeurent stables même quand l’effervescence est passée, quand l’être est revenu à son état d’indifférence. Plaisir et peine ne sont peut-être ainsi que des moyens d’excitation, des agens de combinaison, ou, si l’on aime mieux, des ressorts destinés à