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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/140

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une action que nous concevons comme devant être désintéressée ; or l’action de penser à une action, c’est déjà une première réalisation de l’acte pensé. Toute action qui est ainsi en voie de se réaliser est évidemment une force en activité, une tendance qui se déploie ou, pour parler un langage plus psychologique, un exercice de la volonté : penser, c’est donc agir et vouloir. En ce sens, M. Spencer nous accordera que l’idée, action consciente, est une force, que la pensée de l’idéal est déjà une volonté de l’idéal, que par conséquent l’intelligence est active en elle-même et par elle-même, que la raison est une puissance exécutive et non, comme on se la représente d’ordinaire, simplement délibérative. La raison n’est pas assise comme un juge immobile, elle est elle-même en cause ; elle accuse ou se défend, elle prend une part active à la lutte. Elle n’est pas non plus comme un spectateur au théâtre, elle est un acteur qui joue et se voit jouer tout ensemble : c’est à la lettre et non-seulement par métaphore que, dans les drames de Corneille, la raison et la passion sont aux prises, et il en est ainsi dans tous les drames réels de la vie.

M. Spencer nous écrit encore : « Je pense que, quoique les idées morales servent comme agens secondaires, elles ne sont elles-mêmes rendues possibles que par la croissance de ces sentimens moraux qui résultent de l’adaptation à l’état social. Dans mon premier ouvrage : Social Statics, publié en 1850, je vois que j’ai indiqué cette opinion. Au chapitre VI se trouve ce passage : — « Proportionnellement aux forces de la sympathie d’une part, de l’instinct des droits personnels d’autre part, se développera l’inclination à se conformer à la loi de l’égale liberté pour tous. En même temps l’indication à se conformer à cette loi engendrera une croyance correspondante en la loi même. Aussi est-ce seulement après que le progrès de l’adaptation a, fait un pas considérable que peuvent se produire, soit la subordination effective à cette loi, soit la perception de la vérité de cette loi. » M. Spencer fait ainsi marcher l’idée derrière la croyance, la croyance derrière le sentiment, le sentiment derrière l’inclination, enfin l’inclination derrière le fait de l’adaptation sociale ; l’idée n’est pour lui que la dernière et la plus abstraite formule de l’adaptation même, elle en est comme l’équation algébrique. Que tel soit l’ordre historique de notre développement intellectuel et moral, nous ne le nions pas ; mais le point de vue de M. Spencer n’exclut nullement le nôtre. Une fois produite par les faits, l’idée modifie à son tour les faits eux-mêmes et devient un mobile capable de réagir sur eux : voilà ce que nous soutenons. Une fois engendrée, l’idée engendre à son tour une croyance dans la possibilité de sa propre réalisation ; cette croyance produit un sentiment, semblable à l’attrait que l’artiste éprouve pour l’œuvre