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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/139

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lequel ces sciences se réaliseraient elles-mêmes, selon les lois de leur propre nécessité.

Transportons dans la morale une conception analogue. Nous y trouvons d’abord une partie positive, où la science est le grand ressort : si la pratique de la géométrie n’est que de la géométrie qui se manifeste, pourquoi la pratique de la morale, dans ce qu’elle a de scientifique et de positif, ne serait-elle pas simplement la science morale se manifestant de plus en plus à mesure qu’elle prend mieux conscience d’elle-même ? Et s’il y a encore dans la morale une partie métaphysique, toute spéculative et hypothétique, toute tournée vers l’idéal suprême comme l’art est tourné vers le beau, pourquoi la réalisation et la mise en pratique de ces hautes hypothèses morales, de ces croyances supérieures à la vérification, ne serait-elle pas encore une connaissance réalisée, mais cette fois une connaissance du possible ou du probable, non plus du positif et du certain ? En un mot, la haute moralité serait non plus de la science proprement dite, mais de la métaphysique se réalisant elle-même.

Relativement à cette doctrine des idées et de leur influence, M. Spencer nous a fait une réponse du plus haut intérêt, que nous devons citer pour l’éclaircissement de la question : « J’acquiesce entièrement, nous dit le philosophe anglais, à votre croyance que l’idéal moral devient lui-même un facteur dans notre progrès vers un état plus moral. Les idées et les émotions appropriées à une phase quelconque du progrès social s’aident toujours les unes les autres, car les émotions renforcent les idées et les idées donnent un caractère défini aux émotions ; dans cette mesure, les idées arrivent à former une partie de l’ensemble des agens produisant le mouvement (the agency producing movement). Toutefois, à ce que je pense, elles ne sont pas elles-mêmes des forces, mais elles favorisent les actions de ces forces qui naissent des émotions, en rendant leurs directions plus spécifiques, en diminuant le frottement, etc. » — L’accord entre l’opinion de M. Spencer et la nôtre n’est pas impossible : tout dépend du sens que l’on attache au mot idée. Si on entend par là une forme abstraite et logique, l’idée n’est peut-être pas par elle-même une force, quoique après tout ce qui contribue à la détermination, à la direction, à la spécification d’une force ne puisse être qu’une force ; le cadre même d’un tableau est une force, les digues d’un fleuve sont une force, ce qui diminue le frottement d’une force contre une autre doit être encore une force. Mais l’idée dont nous voulons parler est l’idée réelle, l’idée en acte, par conséquent l’action de penser à une chose déterminée ; cette chose même à laquelle nous pensons est, en morale,